Première partie : Chapitre 13. Coups de fusils au dessert Le chef de la maison Rip and Co, cette fois, n'était pas suivi de son propre personnel. Au dehors allaient et venaient une dizaine d'agents de Gilbert Argall, accompagnés d'une quarantaine de volontaires royaux, qui occupaient la principale entrée de la cour. Très probablement, la maison était cernée. S'agissait-il donc d'une simple visite domiciliaire, ou était-ce une arrestation qui menaçait le chef de la famille Harcher? En tout cas, il avait fallu un motif d'une gravité exceptionnelle, pour que le ministre de la police eût jugé nécessaire d'envoyer une escouade aussi nombreuse à la ferme de Chipogan. Au nom de Rip, prononcé par le notaire, M. et Mlle de Vaudreuil se sentirent terrifiés. Eux savaient que Jean-Sans-Nom était dans cette salle. Ils savaient que c'était plus particulièrement à Rip qu'avait été donné le mandat de diriger les recherches contre lui. Et que pouvaient-ils penser, sinon que Rip, ayant enfin découvert sa retraite, venait procéder à son arrestation? Si Jean tombait entre les mains de Gilbert Argall, il était perdu. Se contenant par un suprême effort de volonté, Jean n'avait même pas tressailli. C'est à peine si la pâleur de sa figure s'était accentuée. Aucun mouvement, même involontaire, n'avait pu le trahir. Et, pourtant, il venait de reconnaître Rip, avec lequel il s'était déjà rencontré, le jour où le stage le transportait avec maître Nick et Lionel de Montréal à l'île Jésus! Rip, l'agent lancé à sa poursuite depuis plus de deux mois! Rip, le provocateur, qui avait causé l'infamie de sa famille, en poussant à la trahison son père Simon Morgaz! Malgré tout, il garda son sang-froid, il ne laissa rien paraître de la haine qui bouillonnait en lui, tandis que M. de Vaudreuil et sa fille tremblaient à ses côtés. Cependant, si Jean connaissait Rip, Rip ne le connaissait pas. Il ignorait que le voyageur qu'il avait entrevu un instant sur la route de Montréal, fût le patriote dont la tête était mise à prix. Ce qu'il savait, c'était que Jean-Sans-Nom devait être à la ferme de Chipogan, et voici comment il avait pu retrouver sa trace. Quelques jours avant, le jeune proscrit, rencontré à cinq ou six lieues de Saint-Charles, après avoir quitté Maison-Close, avait été signalé à sa sortie du comté de Verchères pour être un étranger suspect. S'apercevant que l'éveil était donné, il avait dû s'enfuir à l'intérieur du comté, et, non sans avoir failli à plusieurs reprises tomber entre les mains de la police, il était parvenu à se réfugier dans la ferme de Thomas Harcher. Mais les agents de la maison Rip n'avaient point perdu sa piste comme il le croyait, et ils avaient eu bientôt la quasi-certitude que la ferme de Chipogan lui donnait asile. Rip fut aussitôt prévenu. Sachant, non seulement que cette ferme appartenait à M. de Vaudreuil, mais que celui-ci y était actuellement, il ne douta plus que l'étranger qui s'y trouvait fût Jean-Sans-Nom. Après avoir donné ordre à quelques-uns de ses hommes de se mêler aux nombreux invités de Thomas Harcher, il fit son rapport à Gilbert Argall, qui mit une escouade de police à sa disposition ainsi qu'un détachement des volontaires de Montréal. Voilà dans quelles conditions Rip venait d'arriver sur le seuil de la porte, tenant pour certain que Jean-Sans-Nom était au nombre des hôtes du fermier de Chipogan. Il était cinq heures du soir. Bien que les lampes ne fussent pas allumées, il faisait encore jour à l'intérieur. En un instant, Rip avait parcouru l'assistance du regard, sans que Jean eût attiré son attention plus spécialement que les autres convives réunis dans la salle. Cependant, Thomas Harcher, voyant la cour occupée par une troupe d'hommes, venait de se lever, et s'adressant à Rip: "Qui êtes-vous? lui demanda-t-il. - Un agent, chargé d'une mission du ministre de la police, répondit Rip. - Que venez-vous faire ici? - Vous allez le savoir. - N'êtes-vous point Thomas Harcher de Chipogan, fermier de M. de Vaudreuil? - Oui, et je vous demande de quel droit vous avez envahi ma maison? - Conformément au mandat qui m'a été donné, je viens procéder à une arrestation. - Une arrestation... s'écria le fermier, une arrestation chez moi!... Et qui venez-vous y arrêter? - Un homme dont la tête a été mise à prix par décret du gouverneur général, et qui est ici! - Il se nomme?... - Il se nomme, répondit Rip d'une voix forte, ou plutôt il se fait appeler Jean-Sans-Nom!" Cette réponse fut suivie d'un long murmure. Quoi! c'était Jean-Sans-Nom que Rip venait arrêter, et il affirmait qu'il se trouvait à la ferme de Chipogan! L'attitude du fermier, de sa femme, de ses enfants, de tous ses hôtes, fut si naturellement celle d'une stupéfaction profonde que Rip put croire à une erreur de ses agents égarés sur une fausse piste. Néanmoins, il réitéra sa demande, et, cette fois, d'une façon encore plus affirmative. "Thomas Harcher, reprit-il, l'homme que je cherche est ici, et je vous somme de le livrer!" À ces mots, Thomas Harcher regarda sa femme, et Catherine, lui saisissant le bras, s'écria: "Mais réponds donc à ce qu'on te demande! - Oui, Thomas, répondez! ajouta maître Nick. Il me semble que la réponse est facile! - Très facile, en effet!" dit le fermier. Et, se retournant vers Rip: "Jean-Sans-Nom que vous cherchez, dit-il, n'est pas à la ferme de Chipogan. - Et moi, j'affirme qu'il y est, Thomas Harcher, répondit froidement Rip. - Non, vous dis-je, il n'y est pas!... Il n'a jamais paru ici!... Je ne le connais même pas!... Mais j'ajoute que s'il était venu me demander asile, je l'aurais reçu, et que s'il était chez moi, je ne le livrerais pas!" Aux démonstrations significatives qui accueillirent la déclaration du fermier, Rip ne pouvait se tromper. Thomas Harcher s'était fait l'interprète des sentiments de toute l'assistance. En admettant que Jean-Sans-Nom se fût réfugié à la ferme, pas un seul de ses hôtes n'aurait eu la lâcheté de le trahir. Jean, toujours impassible, écoutait.... |