forme de langage, dans laquelle le sauvage ne parlait qu'à la troisième personne, à l'air digne de son attitude pour demander, très probablement, un renseignement des plus simple, on eût reconnu le descendant des quatre grandes nations qui possédaient autrefois le territoire du Nord-Amérique. On les divisait alors en Algonquins, en Hurons, en Montagnais, en Iroquois, qui comprenaient ces tribus diverses: Mohawks, Oneidas, Onondagas, Tuscaroras, Delawares, Mohicans, que l'on voit plus particulièrement figurer dans les récits de Fenimore Cooper. Actuellement, il ne reste que des débris épars de ces anciennes races. Après avoir pris un temps de silence, l'Indien, donnant à son geste une ampleur caractéristique, reprit la parole. "Mon frère connaît, nous a-t-on dit, le notaire Nicolas Sagamore, de Montréal? - J'ai cet honneur, Huron. - Ne doit-il pas venir à la ferme de Chipogan? - Cela est vrai. - Mon frère pourrait-il me faire savoir si Nicolas Sagamore est arrivé? - Pas encore, répondit Thomas Harcher. Nous ne l'attendons que demain, pour dresser le contrat de mariage de ma fille Rose et de Bernard Miquelon. - Je remercie mon frère de m'avoir renseigné. - Est-ce que vous aviez une communication importante à faire à maître Nick? - Très importante, répondit le Huron. Demain donc, les guerriers de la tribu quitteront notre village de Walhatta et viendront lui rendre visite. - Vous serez les bien reçus à la ferme de Chipogan," répondit Thomas Harcher. Sur quoi, le Huron, tendant de nouveau la main au fermier, se retira gravement. Il n'était pas parti depuis un quart d'heure, que la porte de la cour se rouvrait. Cette fois, c'était Jean, dont la présence fut accueillie par d'unanimes cris de joie. Thomas et Catherine Harcher, leurs enfants, leurs petits-enfants, se précipitèrent vers lui, et il fallut un peu de temps pour répondre aux compliments de tout ce monde, si heureux de le revoir. Les poignées de mains, les embrassades, s'échangèrent pendant cinq bonnes minutes. L'heure pressant, M. de Vaudreuil, Clary et Jean ne purent échanger que quelques mots. D'ailleurs, puisqu'ils devaient passer ensemble trois jours à la ferme, ils auraient tout le loisir de s'entretenir de leurs affaires. Thomas Harcher et sa femme avaient hâte de se rendre à l'église. On n'avait que trop fait attendre le curé. Le parrain et la marraine étaient là. Il fallait partir. "En route! En route! criait Catherine, qui allait de l'un à l'autre, gourmandant et ordonnant. Allons, mon fils, dit-elle à Jean, le bras à mademoiselle Clary. Et Thomas?... Où donc est Thomas?... Il n'en finit jamais! - Thomas?... - Me voici, femme! - C'est toi qui porteras le poupon. - C'est convenu! - Et ne le laisse pas tomber!... - Sois tranquille! J'en ai déjà porté vingt-cinq à monsieur le curé, et j'ai l'habitude... - C'est bien! répliqua Catherine en lui coupant la parole. En route!" Le cortège quitta la ferme dans l'ordre suivant: en tête, Thomas, tenant le petit dans ses bras, et Catherine Harcher près de lui, M. de Vaudreuil, sa fille et Jean les suivant; puis, derrière, toute la queue de la famille, comprenant trois générations, où les âges étaient tellement entremêlés que le bébé, qui venait de naître, avait déjà parmi les enfants de ses frères ou soeurs un certain nombre de neveux et de nièces plus âgés que lui. Le temps était beau; mais, à cette époque de l'année, la température eût été assez basse, s'il ne fût tombé du ciel sans nuage comme une averse de soleil. On passait sous le berceau des arbres, à travers des sentiers sinueux, au bout desquels pointait le clocher de l'église. Un tapis de feuilles sèches couvrait le sol. Tous les jaunes si variés de l'automne se mélangeaient à la cime des châtaigniers, des bouleaux, des chênes, des hêtres, des trembles, dont le squelette branchu se montrait par places, alors que les pins et les sapins restaient encore couronnés de leurs panaches verdâtres. À mesure que le cortège s'avançait, quelques amis de Thomas Harcher, des fermiers des environs, le rejoignaient en route. La file grossissait à vue d'œil, et on serait bien une centaine, quand on arriverait à l'église. Il était jusqu'à des étrangers qui, par curiosité ou par désoeuvrement, se mettaient de la partie, lorsqu'ils se trouvaient sur le passage du cortège. Pierre Harcher remarqua même un homme, dont l'attitude lui parut suspecte. Bien évidemment, cet inconnu n'était pas du pays. Pierre ne l'y avait jamais vu, et il lui sembla que cet intrus cherchait à dévisager les gens de la ferme. Pierre avait raison de se défier de cet homme. C'était un des policiers qui avaient reçu l'ordre de "filer" M. de Vaudreuil depuis son départ de la villa Montcalm. Rip, lancé à la piste de Jean-Sans-Nom, que l'on croyait caché aux environs de Montréal, avait détaché cet agent avec mandat d'observer non seulement M. de Vaudreuil, mais aussi la famille de Thomas Harcher, dont on connaissait les opinions réformistes. Cependant, en marchant l'un près de l'autre, M. de Vaudreuil, sa fille et Jean s'entretenaient du retard que celui-ci avait éprouvé pour se rendre à la ferme. "J'ai su par Pierre, dit Clary, que vous l'avez quitté afin d'aller visiter Chambly et les paroisses voisines. - En effet, répondit Jean. - Venez-vous directement de Chambly? - Non, j'ai dû parcourir le comté de Saint-Hyacinthe, d'où je n'ai pu revenir aussitôt que je l'aurais voulu. J'ai été forcé de faire un détour par la frontière. - Est-ce que les agents étaient sur vos traces? demanda M. de Vaudreuil. - Oui, répondit Jean, mais j'ai pu, sans trop de peine, les dérouter encore une fois. - Chaque heure de votre vie est un danger! répondit Mlle de Vaudreuil. Il n'y a pas un instant où vos amis ne tremblent pour vous! Depuis que vous avez quitté la villa Montcalm, nos inquiétudes n'ont pas cessé! - Aussi, répondit Jean, ai-je hâte d'en finir avec cette existence qu'il me faut disputer continûment, hâte d'agir au grand jour, face à face avec l'ennemi! Oui! il est temps que le combat... |