Soudain une grêle de pierres assaillit la cour. C'étaient les loyalistes qui attaquaient les patriotes. Ceux-ci, armés de bâtons, se formèrent en quatre colonnes, s'élancèrent au dehors, se jetèrent sur les membres du Doric-club, les ramenèrent vivement jusqu'à la place d'Armes. Alors des coups de pistolet éclatèrent de part et d'autres. Brown reçut un choc violent qui l'étendit à terre, et l'un des plus déterminés réformistes, le chevalier de Lorimier, eut la cuisse traversée d'une balle. Cependant les membres du Doric-club, bien qu'ils eussent été repoussés, ne s'étaient pas tenus pour battus. Aux applaudissements des bureaucrates, sachant que les habits-rouges allaient leur venir en aide, ils se dispersèrent à travers les rues de Montréal, brisèrent à coups de pierres les fenêtres de la maison de Papineau, saccagèrent les presses du Vindicator, feuille libérale qui combattait depuis longtemps pour la cause franco-canadienne. À la suite de cette échauffourée, les patriotes furent traqués avec acharnement. Des mandats d'arrestation, lancés par ordre de lord Gosford, obligèrent les principaux chefs à prendre la fuite. Toutes les maisons, d'ailleurs, s'ouvrirent pour leur offrir refuge. M. de Vaudreuil, qui avait donné de sa personne, dut regagner le secret asile où la police l'avait cherché vainement depuis l'affaire de Chipogan. Il en fut de même pour Jean-Sans-Nom, qui reparut bientôt dans les circonstances suivantes: Après la sanglante manifestation du 6 novembre, quelques notables citoyens avaient été arrêtés aux environs de Montréal - entre autres M. Demaray et le docteur Davignon, de Saint-Jean d'Iberville, qu'un détachement de cavalerie se disposait à ramener dans la journée du 22 novembre. L'un des plus hardis partisans de la cause nationale, le représentant du comté de Chambly, L.-M. Viger - "le beau Viger" comme on l'appelait dans les rangs de l'insurrection - fut averti de l'arrestation de ses deux amis. L'homme qui vint l'en prévenir lui était encore inconnu. "Qui êtes-vous? lui demanda-t-il. - Peu importe! répondit cet homme. Les prisonniers, enchaînés dans une voiture, ne tarderont pas à traverser la paroisse de Longueuil, et il faut les délivrer! - Êtes-vous seul? - Mes amis m'attendent. - Où les rejoindrons-nous? - Sur la route. - Je vous suis." Et c'est ce qui fut fait. Les partisans ne manquèrent ni à Viger ni à son compagnon. Ils arrivèrent à l'entrée de Longueuil, suivis d'une foule de patriotes qu'ils postèrent en avant du village. Mais l'alerte avait été donnée, et un détachement de royaux accourut pour prêter main-forte aux cavaliers qui escortaient la voiture. Leur chef avertit les habitants que, s'ils se joignaient à Viger, leur village serait livré aux flammes. "Rien à faire ici, dit l'inconnu, lorsque ces menaces lui eurent été rapportées. Venez... - Où? demanda Viger. - À deux milles de Longueuil, répondit-il. Ne donnons pas aux bureaucrates un prétexte pour se livrer à des représailles. Elles ne viendront que trop tôt peut-être! - Partons!" dit Viger. Tous deux reprirent la route à travers champs, suivis de leurs hommes. Ils atteignirent la ferme Trudeau, et se placèrent dans un champ voisin. Il était temps. Un nuage de poussière se levait à un quart de mille, annonçant l'approche des prisonniers et de leur escorte. La voiture arriva. Aussitôt Viger s'avançant vers le chef du détachement: "Halte, lui dit-il, et livrez-nous les prisonniers au nom du peuple! - Attention! cria l'officier en se retournant vers ses hommes. Faites vite!... - Halte!" répéta l'inconnu. Soudain, un homme s'élança pour l'appréhender. C'était un agent de la maison Rip and Co - un de ceux qui se trouvaient à la ferme de Chipogan. "Jean-Sans-Nom! s'écria-t-il, dès qu'il se vit en face du jeune proscrit. - Jean-Sans-Nom!" répéta Viger, qui s'élança vers son compagnon. Et aussitôt, avec un entrain irrésistible, les cris d'enthousiasme retentirent. Au moment où il donnait l'ordre à ses hommes de s'emparer de Jean-Sans-Nom, l'officier fut renversé par un vigoureux Canadien, qui s'était jeté hors du champ, tandis que les autres, rangés derrière la clôture, attendaient les ordres de Viger - ordres que celui-ci multipliait d'une voix retentissante, comme s'il eût pu disposer d'une centaine de combattants. Pendant ce temps, Jean avait rejoint la voiture, entouré de quelques-uns de ses partisans, aussi décidés à le défendre qu'à délivrer MM. Demaray et Davignon. Mais, après s'être relevé, l'officier venait de commander le feu. Six à sept coups de fusil éclatèrent. Viger fut frappé de deux balles - non mortellement - l'une lui ayant effleuré la jambe, l'autre enlevé le bout du petit doigt. Il riposta d'un coup de pistolet et atteignit au genou le chef de l'escorte. Alors la panique se mit parmi les chevaux du détachement, dont plusieurs avaient été atteints par les balles et qui s'emportèrent. Les royaux, croyant avoir affaire à un millier d'hommes, se dispersèrent à travers la campagne. La voiture restée libre, Jean-Sans-Nom et Viger se précipitèrent aux portières qu'ils ouvrirent. Les prisonniers furent délivrés et emmenés triomphalement jusqu'au village de Boucherville. Mais, après l'affaire, lorsque Viger et les autres cherchèrent Jean-Sans-Nom, il n'était plus là. Sans doute, il avait espéré garder l'incognito jusqu'à l'issue de cette rencontre, et rien, en effet, n'aurait pu lui faire supposer qu'il se trouverait en présence de l'un des agents de Rip, et que sa personnalité serait révélée à ses compagnons. Aussi, dès que le combat avait pris fin, s'était-il hâté de disparaître, sans que personne eût pu voir de quel côté il se dirigeait. Toutefois, ce dont aucun patriote ne doutait maintenant, c'est qu'on le reverrait à l'heure où s'engagerait l'action qui déciderait de l'indépendance canadienne.... |