"Que ferons-nous, s'il n'arrive pas avant trois heures? demanda le fermier? - Nous attendrons, répondit simplement Catherine. - Qu'attendrons-nous? - Bien sûr, ce ne sera pas l'arrivée d'un vingt-septième enfant! riposta la fermière. - D'autant plus, répliqua Thomas, que, sans qu'on puisse nous en faire un reproche, il pourrait bien ne jamais venir! - Plaisantez, monsieur Harcher, plaisantez!... - Je ne plaisante pas! Mais, enfin, si Jean tardait trop, peut-être faudrait-il se passer de lui?... - Se passer de lui! s'écria Catherine. Non point, et comme je tiens à ce qu'il soit le parrain de l'un de nos enfants, nous attendrons qu'il se soit montré. - Pourtant, si on ne le voit pas? répondit Thomas, qui n'entendait pas que le baptême fût indéfiniment reculé. Si quelque affaire l'a mis dans l'impossibilité de venir?... - Pas de mauvais pronostics, Thomas, répondit Catherine, et un peu de patience, que diable! Si l'on ne baptise pas aujourd'hui, on baptisera demain. - Bon! Demain, c'est la première communion de Clément et de Cécile, le seizième et la dix-septième! - Eh bien, après-demain! - Après-demain, c'est la noce de notre fille Rose avec ce brave Bernard Miquelon! - Assez là-dessus, Thomas! On fera tout ensemble, s'il le faut. Mais, quand un bébé est en passe d'avoir un parrain comme Jean et une marraine comme mademoiselle Clary, il n'y a pas à se presser pour en aller prendre d'autres! - Et le curé qui est prévenu!... fit encore observer Thomas à son intraitable moitié. - J'en fais mon affaire, répliqua Catherine. C'est un excellent homme, notre curé! D'ailleurs, sa dîme ne lui échappera pas, et il ne voudra pas désobliger des clients comme nous!" Et, de fait, dans toute la paroisse, il était peu de paroissiens qui eussent autant donné d'occupations à leur curé que Thomas et Catherine! Cependant, à mesure que les heures s'écoulaient, l'inquiétude devenait plus vive. Si la famille Harcher ignorait que son fils adoptif fût le jeune patriote, Jean-Sans-Nom, M. et Mlle de Vaudreuil, le sachant, pouvaient tout craindre pour lui. Aussi voulurent-ils apprendre de Pierre Harcher dans quelles circonstances Jean s'était séparé de ses frères et de lui en quittant le Champlain. "C'est au village de Caughnawaga que nous l'avons débarqué, répondit Pierre. - Quel jour? - Le 26 septembre, vers cinq heures du soir. - Il y a donc neuf jours qu'il s'est séparé de vous? fit observer M. de Vaudreuil. - Oui, neuf jours. - Et il n'a pas dit ce qu'il allait faire? - Son intention, répondit Pierre, était de visiter le comté de Chambly, où il n'avait pas encore été pendant toute notre campagne de pêche. - Oui... c'est une raison, dit M. de Vaudreuil, et pourtant, je regrette qu'il se soit aventuré seul à travers un territoire, où les agents de la police doivent être sur pied. - Je lui ai proposé de le faire accompagner par Jacques et par Tony, répondit Pierre, mais il a refusé. - Et quelle est votre idée sur tout cela, Pierre? demanda Mlle de Vaudreuil. - Mon idée, c'est que Jean avait formé depuis longtemps le projet d'aller à Chambly, tout en se gardant d'en rien dire. Or, comme il avait été convenu que nous débarquerions à Laprairie, et que nous reviendrions tous ensemble à la ferme, après avoir désarmé le Champlain, il ne nous en a informé qu'au moment où nous étions devant Caughnawaga. - Et, en vous quittant, il a bien pris l'engagement d'être ici pour le baptême? - Oui, notre demoiselle, répondit Pierre. Il sait qu'il doit tenir le bébé avec vous et que, sans lui, d'ailleurs, la famille Harcher ne serait pas au complet!" Devant une promesse aussi formelle, il convenait d'attendre patiemment. Toutefois, si la journée s'achevait sans que Jean eût paru, les craintes ne seraient que trop justifiées. Pour qu'un homme aussi déterminé que lui, ne vint pas au jour dit, c'est que la police se serait emparée de sa personne... Et alors, M. et Mlle de Vaudreuil ne le savaient que trop, il était perdu. En ce moment, s'ouvrit la porte qui donnait accès dans la grande cour, et un sauvage parut sur le seuil. Un sauvage, - c'est ainsi, en Canada, qu'on appelle encore les Indiens, même dans les actes officiels, comme on appelle "sauvagesses" leurs femmes qui portent le nom de "squaws" en langue iroquoise ou huronne. Ce sauvage était précisément un Huron, et de race pure - ce qui se voyait à son visage imberbe, à ses pommettes saillantes et carrées, à ses petits yeux vifs. Sa haute taille, son regard assuré et pénétrant, la couleur de sa peau, la disposition de sa chevelure, en faisaient un type très reconnaissable de la race indigène de l'Ouest de l'Amérique. Si les Indiens ont conservé leurs moeurs d'autrefois, les coutumes des tribus de l'ancien temps, l'habitude de s'agglomérer dans leurs villages, une prétention tenace à retenir certains privilèges que les autorités ne leur contestent point d'ailleurs, enfin une propension naturelle à vivre à part des "Visages Pâles", ils se sont quelque peu modernisés, cependant - surtout sous le rapport du costume. Ce n'est que dans certaines circonstances qu'ils revêtent encore l'habillement de guerre. Ce Huron, à peu près vêtu à la mode canadienne, appartenait à la tribu des Mahogannis, qui occupait une bourgade de quatorze à quinze cents feux au nord du comté. Cette tribu, on l'a dit, n'était pas sans avoir des rapports avec la ferme de Chipogan, où le fermier leur faisait toujours bon accueil. "Eh! que voulez-vous, Huron? s'écria-t-il, lorsque l'Indien se fut avancé et lui eut donné solennellement la poignée de main traditionnelle. - Thomas Harcher voudra sans doute répondre à la demande que je vais lui faire? répliqua le Huron, avec cette voix gutturale qui est particulière à sa race. - Et pourquoi pas, répondit le fermier, si ma réponse peut vous intéresser? - Mon frère m'écoutera donc, et jugera ensuite ce qu'il devra dire!" Rien qu'à cette... |