au premier rang des patriotes dans toutes les insurrections. Celui-ci est devant vous. Celui-là, l'aîné, c'était l'abbé Joann, qui a pris ma place dans la prison de Frontenac, qui est tombé sous les balles des exécuteurs... - Joann!... Joann... mort! s'écria Bridget. - Oui, ma mère, mort comme tu nous as fait jurer de mourir - mort pour son pays!" Bridget s'était agenouillée près de Clary de Vaudreuil, qui, l'entourant de ses bras, mêlait ses larmes aux siennes. De la foule, impressionnée par cette émouvante scène, il ne se dégageait plus qu'un sourd murmure, où l'on sentait frémir cependant son insurmontable horreur pour le nom de Morgaz. Jean reprit d'une voix plus animée: "Voici ce que nous avons fait, non dans le but de réhabiliter un nom qui est à jamais flétri, un nom que le hasard vous a fait connaître et que nous espérions ensevelir dans l'oubli avec notre famille maudite! Dieu ne l'a pas voulu! Et, après que je vous ai tout dit, répondrez-vous encore par des paroles de mépris ou des cris de haine?" Oui! Telle était l'horreur provoquée par le souvenir du traître que l'un des plus forcenés osa répondre: "Jamais nous ne souffrirons que la femme et le fils de Simon Morgaz souillent de leur présence le camp des patriotes! - Non!... Non!... répondirent les autres, dont la colère reprit le dessus. - Misérables!" s'écria Clary. Bridget s'était relevée. "Mon fils, dit-elle, pardonne!... Nous n'avons pas le droit de ne pas pardonner! - Pardonner! s'écria Jean, dans l'exaltation qui suscitait tout son être contre cette injustice. Pardonner à ceux qui nous rendent responsables d'un crime qui n'est pas le nôtre, et malgré ce que nous avons pu faire pour le racheter! Pardonner à ceux qui poursuivent la trahison jusque dans la femme, jusque dans les enfants, dont l'un leur a déjà donné son sang, dont l'autre ne demande qu'à le verser pour eux! Non!... Jamais! C'est nous qui ne resterons pas avec ces patriotes, qui se disent souillés par notre contact! Viens, ma mère, viens! - Mon fils, dit Bridget, il faut souffrir!... C'est notre part ici-bas!... C'est l'expiation!..." - Jean!" murmura Clary. Quelques cris retentissaient encore. Puis, ils se turent. Les rangs s'étaient ouverts devant Bridget et son fils. Tous deux se dirigeaient vers la berge. Bridget n'avait même plus la force de faire un pas. Cette horrible scène l'avait anéantie. Clary, aidée de Lionel, la soutenait, mais ne pouvait la consoler. Tandis que Vincent Hodge, Clerc et Farran étaient restés au milieu de la foule pour la calmer, M. de Vaudreuil avait suivi sa fille. Comme elle, il sentait son cœur se révolter contre ce flot d'injustice, contre l'abomination de ces préjugés qui poussent au delà de toutes limites les responsabilités humaines. Pour lui comme pour elle, le passé du père s'effaçait devant le passé de ses fils. Et, lorsque Bridget et Jean furent arrivés près de l'une des embarcations qui faisaient le service de Schlosser, il dit: "Votre main, madame Bridget!... Votre main, Jean!... Ne vous souvenez plus de ce que ces malheureux vous ont jeté d'outrages!... Ils reconnaîtront que vous êtes au-dessus de ces opprobres!... Ils vous demanderont un jour de leur pardonner... - Jamais! s'écria Jean, en se dirigeant vers l'embarcation, prête à quitter la rive. - Où allez-vous? lui demanda Clary. - Là où nous ne risquerons plus d'être en butte aux insultes des hommes! - Madame Bridget, dit alors la jeune fille d'une voix qui fut entendue de tous, je vous respecte comme une mère! Il y a quelques instants, croyant que votre fils n'était plus, je jurais de rester fidèle à la mémoire de celui auquel j'aurais voulu vouer ma vie!... Jean, je vous aime!... Voulez-vous de moi?..." Jean, pâle d'émotion, faillit tomber aux pieds de cette noble fille. "Clary, dit-il, vous venez de me donner la seule joie que j'aie ressentie depuis que je traîne cette existence maudite! Mais, vous l'avez vu, rien n'a pu diminuer l'horreur que notre nom inspire, et cette horreur, je ne vous la ferai jamais partager! - Non! ajouta Bridget, Clary de Vaudreuil ne peut devenir la femme d'un Morgaz! - Viens, ma mère, dit Jean, viens!" Et, entraînant Bridget, il la déposa dans l'embarcation qui s'éloigna, tandis que le nom du traître retentissait encore au milieu de clameurs. Le lendemain, au fond d'une hutte isolée, en dehors du village de Schlosser, où il avait transporté sa mère, Jean, agenouillé près d'elle, recevait ses dernières paroles. Personne ne savait que cette hutte renfermait la femme et le fils de Simon Morgaz. D'ailleurs, ce ne serait pas pour longtemps. Bridget se mourait. Dans quelques heures allait finir cette existence où s'étaient accumulées toutes les souffrances, toutes les misères, qui peuvent accabler une créature humaine. Lorsque sa mère ne serait plus, quand il lui aurait fermé les yeux, lorsqu'il aurait vu la terre recouvrir son misérable corps, Jean était résolu à fuir ce pays qui le repoussait. Il disparaîtrait, on n'entendrait plus parler de lui, - pas même après que la mort serait venue le délivrer à son tour. Mais les dernières recommandations de sa mère allaient le faire revenir sur ce projet d'abandonner cette tâche qu'il s'était donnée de réparer le crime de son père. Et voici ce que lui dit Bridget, d'une voix dans laquelle passa son dernier souffle: "Mon fils, ton frère est mort, et moi, je vais mourir, après avoir bien souffert! Je ne me plains pas! Dieu est juste! C'était l'expiation! Jean, pour qu'elle soit complète, il faut que tu oublies l'outrage! Il faut que tu reprennes ton œuvre! Tu n'as pas le droit de déserter!... Le devoir, mon Jean, c'est de te sacrifier pour ton pays jusqu'à ce que tu tombes..." L'âme de Bridget s'était exhalée avec ces mots. Jean embrassa la morte et ferma ces pauvres yeux qui avaient tant pleuré.... |