dès que la charrette sera devant la porte, répondit M. de Vaudreuil. - À neuf heures, dit Bridget. - Tu es sûre de l'homme qui te l'a vendue, ma mère? - Oui! C'est un honnête fermier, et ce qu'il s'est engagé à faire, il le fera!" En attendant, M. de Vaudreuil voulu se réconforter un peu. Bridget, aidée de Clary, eut vite préparé le frugal déjeuner, qui fut pris en commun. Les heures s'écoulèrent sans incidents. Nul trouble au dehors. De temps à autre, Bridget entr'ouvrait la porte et jetait un rapide regard à droite et à gauche. Il faisait un froid assez vif. La teinte grisâtre du ciel indiquait le calme absolu de l'atmosphère. Il est vrai, si le vent venait à s'établir au sud-ouest, si les vapeurs se résolvaient en neige, cela rendrait très pénible le transport de M. de Vaudreuil, - au moins jusqu'aux limites du comté. Malgré cela, toutes les chances semblaient être pour que le voyage s'accomplit dans des conditions supportables, lorsque, vers trois heures de l'après-midi, une première alerte se produisit à Saint-Charles. Des sons, éloignés encore, se faisaient entendre vers le haut de la bourgade. Jean ouvrit la porte et prêta l'oreille... Il ne put retenir un geste de colère. "Des trompettes! s'écria-t-il. Une colonne qui se dirige sur Saint-Charles, sans doute?... - Que faire? demanda Clary. - Attendre, répondit Bridget. Peut-être ces soldats ne feront-ils que traverser la bourgade?..." Jean secoua la tête. Et pourtant, puisque M. de Vaudreuil était dans l'impossibilité de partir en plein jour, il fallait attendre, ainsi que l'avait dit Bridget, à moins que Jean ne se décidât à fuir... En effet, s'il quittait Maison-Close à l'instant, s'il se jetait à travers les bois contigus à la route, n'aurait-il pas le temps de se mettre en sûreté, avant que Saint-Charles eût été occupé par les royaux? Mais c'eût été abandonner M. et Mlle de Vaudreuil, alors qu'ils étaient exposés aux plus graves périls. Jean n'y songea même pas. Et, cependant, comment pourrait-il les défendre, si leur retraite était découverte? D'ailleurs, l'occupation allait être très rapidement opérée. C'était une partie de la colonne de Witherall, envoyée à la poursuite des patriotes du comté, qui, après s'être rabattue le long du Richelieu, revenait bivaquer à Saint-Charles. De Maison-Close, on entendait la sonnerie des clairons qui se rapprochait. Cette sonnerie se tut enfin. Les troupes étaient arrivées à l'extrémité de la bourgade. Bridget dit alors: "Tout n'est pas perdu. La route est libre du côté de Laprairie. La nuit venue, il se peut qu'elle le soit encore. Nous ne devons rien changer à nos projets. Ma maison n'est pas de celles qui attireront les pillards. Elle est isolée, et il est possible qu'elle échappe à leur visite!" On pouvait l'espérer. Oui! bien d'autres habitations ne manquaient pas, où les excès des soldats de sir John Colborne trouveraient à s'exercer avec plus de profit. Et puis, en ces premiers jours de décembre, la nuit ne tarderait pas à venir, et, il ne serait peut-être pas impossible de quitter Maison-Close, sans éveiller l'attention. Les préparatifs de départ ne furent donc pas suspendus. Il s'agissait d'être en mesure pour le moment où la charrette se présenterait devant la porte. Que la route fût libre pendant une heure, et, à trois milles de là, si l'état de M. de Vaudreuil l'exigeait, les fugitifs iraient demander asile dans l'une des fermes du comté. La nuit arriva sans nouvelle alerte. Quelques détachements de volontaires, qui s'étaient portés jusqu'au bas de la grande route, étaient revenus sur leurs pas. Maison-Close ne semblait point avoir attiré leurs regards. Quant au gros de la colonne, il était cantonné aux alentours du camp de Saint-Charles. Il se faisait là un assourdissant tumulte, qui ne présageait rien de bon pour la sécurité des habitants. Vers les six heures, Bridget voulut que Jean et Clary prissent leur part du dîner qu'elle venait de préparer. M. de Vaudreuil mangea à peine. Surexcité par les dangers de la situation, par la nécessité d'y faire face, il attendait impatiemment le moment de se mettre en route. Un peu avant sept heures, on heurta légèrement à la porte. Était-ce le fermier qui, devançant le moment convenu, amenait la charrette? En tout cas, ce ne pouvait être une main ennemie qui frappait avec cette réserve. Jean et Clary se retirèrent dans la chambre de M. de Vaudreuil dont ils laissèrent la porte entrebâillée. Bridget gagna l'extrémité du couloir et ouvrit, après avoir reconnu la voix de Luc Archambaut. L'honnête fermier venait prévenir Mme Bridget qu'il lui était impossible de tenir son engagement, et il lui rapportait le prix de cette charrette, dont il ne pouvait opérer la livraison. En effet, les soldats occupaient sa ferme, comme les fermes environnantes. Quant à la bourgade, elle était cernée, et, alors même que la charrette eût été mise à sa disposition, Mme Bridget n'aurait pu en faire usage. Il fallait attendre, bon gré mal gré, que Saint-Charles fût définitivement évacué. Jean et Clary, de la chambre où ils se tenaient immobiles, entendaient ce que disait Luc Archambaut. M. de Vaudreuil également. Le fermier ajouta que Mme Bridget n'avait rien à craindre pour Maison-Close, que si les habits-rouges étaient revenus à Saint-Charles, ce n'était que pour prêter main-forte à la police, laquelle commençait à pratiquer des perquisitions chez les habitants... Et pourquoi?... Parce que, d'après certains bruits, Jean-Sans-Nom avait dû se réfugier dans la bourgade, où tous les moyens seraient employés pour le découvrir. En entendant le fermier prononcer le nom de son fils, Bridget ne fit pas un mouvement qui pût la trahir. Luc Archambaut se retira alors, et Bridget, rentrant dans la chambre, dit: "Jean, fuis! à l'instant! - Il le faut! répéta M. de Vaudreuil. - Fuir sans vous? répondit Jean. - Vous n'avez pas le droit de nous sacrifier votre existence! reprit Clary. Avant nous, il y a le pays... |