se rendre à Laval. Peut-être y apprendrait-il quelque nouvelle qui eût motivé l'urgence de la conférence projetée. Il se trouverait là, d'ailleurs, pour recevoir Vincent Hodge et ses deux amis, lorsqu'ils débarqueraient à l'appontement de l'île Jésus. Mais, au moment où il allait donner l'ordre d'atteler, son domestique vint le prévenir qu'un visiteur venait d'arriver à la villa Montcalm. "Quelle est cette personne? demanda vivement M. de Vaudreuil. - Voici sa carte," répondit le domestique. M. de Vaudreuil prit la carte, lut le nom qu'elle portait, et s'écria aussitôt: "Cet excellent maître Nick?... Il est toujours le bienvenu!... Faites entrer!" Un instant après, le notaire se trouvait en présence de M. de Vaudreuil et de sa fille. "Vous, maître Nick! dit M. de Vaudreuil. - En personne, et prêt à vous rendre mes devoirs, ainsi qu'à mademoiselle Clary!" répondit le notaire. Et il serra la main de M. de Vaudreuil, après avoir fait à la jeune fille un de ces saluts officiels, dont les anciens tabellions semblent avoir gardé la tradition surannée. "Maître Nick, reprit M. de Vaudreuil, voilà une visite inattendue, mais qui n'en est que plus agréable! - Agréable surtout pour moi! répondit maître Nick. Et comment vous portez-vous, mademoiselle?... Et vous, monsieur de Vaudreuil? Vous avez des mines florissantes!... Décidément, il fait bon vivre à la villa Montcalm!... Il faudra que j'emporte à ma maison du marché Bon-Secours un peu de l'air qu'on y respire! - Il ne tient qu'à vous d'en faire provision, maître Nick! Venez-nous voir plus souvent... - Et restez quelques jours! ajouta Clary. - Et mon étude, et mes actes!... s'écria le loquace notaire. Voilà qui ne me laisse guère de temps pour les loisirs de la villégiature!... Ah! pas les testaments, par exemple! Ce que nous avons d'octogénaires, et même de centenaires!... Cela dépasse les bornes habituelles de la statistique!... Mais, par exemple, les contrats de mariage, voilà ce qui me met sur les dents!... Tenez!... Dans six semaines, j'ai rendez-vous à Laprairie, chez un de mes clients, - un de mes bons clients, vous pouvez le croire, - puisque je suis mandé pour dresser le contrat de son dix-neuvième rejeton! - Ce doit être mon fermier Thomas Harcher, je le parierais! répondit M. de Vaudreuil. - Lui-même, et c'est précisément à votre ferme de Chipogan que je suis attendu. - Quelle belle famille, maître Nick! - À coup sûr, monsieur de Vaudreuil, et remarquez que je ne suis pas prêt d'en avoir fini avec les actes qui la concernent! - Eh bien, monsieur Nick, dit Clary, il est probable que nous vous retrouverons à la ferme de Chipogan. Thomas Harcher a tellement insisté pour que nous assistions au mariage de sa fille, que mon père et moi, si rien ne nous retient à la villa Montcalm, nous voulons lui faire ce plaisir!... - Et ce sera m'en faire un aussi! répondit maître Nick. N'est-ce pas une joie pour moi de vous voir? Je n'ai qu'un reproche à vous faire, mademoiselle Clary. - Un reproche, monsieur Nick? - Oui! c'est de ne me recevoir ici qu'à titre d'ami, et de ne jamais me faire appeler comme notaire!" La jeune fille sourit à l'insinuation, et, presque aussitôt, ses traits reprirent leur gravité habituelle. "Et pourtant, fit observer M. de Vaudreuil, si ce n'est pas comme ami, mon cher Nick, c'est comme notaire que vous êtes venu aujourd'hui à la villa Montcalm?... - Sans doute!... sans doute... répondit maître Nick, mais ce n'est pas pour le compte de mademoiselle Clary!... Enfin, cela arrivera! Tout arrive! - À propos, monsieur de Vaudreuil, j'ai à vous prévenir que je ne suis pas venu seul. - Quoi, maître Nick, vous avez un compagnon de route, et vous le laissez attendre dans l'antichambre?... Je vais donner l'ordre de le faire entrer... - Non!... non!... ce n'est pas la peine! C'est mon second clerc, tout simplement... un garçon qui fait des vers, - a-t-on jamais vu cela? - et qui court après les feux follets! Vous figurez-vous un clerc-poète ou un poète-clerc, mademoiselle Clary! Comme je désire vous parler en particulier, monsieur de Vaudreuil, je lui ai dit d'aller se promener dans le parc... - Vous avez bien fait, maître Nick. Mais il faudrait faire rafraîchir ce jeune poète. - Inutile!... Il ne boit que du nectar, et, à moins qu'il ne vous en reste de la dernière récolte!..." M. de Vaudreuil ne put s'empêcher de rire aux plaisanteries de l'excellent homme qu'il connaissait de longue date, et dont les conseils lui avaient toujours été si précieux pour la direction de ses affaires personnelles. "Je vais vous laisser avec mon père, monsieur Nick, dit alors Clary. - Je vous en prie, restez, mademoiselle! répliqua le notaire. Je sais que je puis parler devant vous, même de choses qui pourraient avoir quelque rapport avec la politique... du moins, je le suppose, car, vous ne l'ignorez pas, je ne me mêle jamais... - Bien... bien.. maître Nick!... répondit M. de Vaudreuil. Clary assistera à notre entretien. Asseyons-nous d'abord, puis, vous causerez tout à votre aise!" Le notaire prit un des fauteuils de canne qui meublaient le salon, tandis que M. de Vaudreuil et sa fille s'installaient sur un canapé en face de lui. "Et maintenant, mon cher Nick, demanda M. de Vaudreuil, pourquoi êtes-vous venu à la villa Montcalm?... - Pour vous remettre ceci," répondit le notaire. Et il tira de sa poche une liasse de bank-notes. "De l'argent?... dit M. de Vaudreuil, qui ne put cacher son extrême surprise. - Oui, de l'argent, du bon argent, et, que cela vous plaise ou non, une belle somme!... - Une belle somme?... - Jugez-en!... Cinquante mille piastres en jolis billets ayant cours légal! - Et cet argent m'est destiné?... - À vous... à vous seul! - Qui me l'envoie? - Impossible de vous le dire, pour une excellente raison, c'est que je ne le sais pas. - À quel usage cet argent doit-il être employé?... ... |