À moi!" cria-t-elle. Presque aussitôt un bruit indiqua que les sentinelles se rabattaient du côté où le cri avait été jeté. Rip comprit qu'il n'aurait plus le temps de se débarrasser de Bridget, avant qu'on se fût porté à son secours. "Prenez garde, Bridget, lui dit-il! Si vous dites qui je suis, je dirai qui vous êtes!... - Dites-le donc!" répondit Bridget, qui n'hésita pas même devant cette menace. Puis, d'une voix plus forte: "À moi!... À moi!" répéta-t-elle. Une dizaine de patriotes l'entouraient alors. D'autres accouraient de divers points de la berge. "Cet homme, dit Bridget, c'est l'agent Rip, c'est un espion au service des royaux... - Et cette femme, dit Rip, c'est la femme du traître Simon Morgaz!" L'effet de ce nom abhoré fut immédiat. Celui de Rip s'effaça devant lui. Les cris de: "Bridget Morgaz!... Bridget Morgaz!..." dominèrent le tumulte. Ce fut vers cette femme que se tournèrent instantanément les menaces et les injures. Rip en profita. N'ayant rien perdu de son sang-froid, voyant que l'attention était détournée de lui, il disparut. Et, sans doute, le soir même, il parvint à traverser le bras droit du Niagara pour regagner Schlosser et se réfugier au camp de Chippewa, car aucune recherche ultérieure ne put le faire découvrir. On sait, actuellement, pourquoi Bridget, entraînée au milieu d'une foule ameutée, était poursuivie dans la direction de la maison de M. de Vaudreuil. Et c'est au moment où elle allait tomber sous les coups que Jean venait d'apparaître, et rien que par ces mots: "Ma mère!" il avait révélé le secret de sa naissance!... Jean-Sans-Nom était le fils de Simon Morgaz. Comment le fugitif se trouvait-il alors à l'île Navy, le voici en quelques mots. Au bruit de cette détonation partie de l'enceinte du fort Frontenac, Jean était tombé sans mouvement entre les bras de Lionel. Il avait compris. Joann venait de mourir à sa place. Il fallut les soins de son jeune compagnon pour le ranimer. Après avoir traversé le Saint-Laurent sur la glace, tous deux avaient suivi la rive de l'Ontario, et ils étaient déjà loin du fort, au lever du jour. Se rendre à l'île Navy, rallier les insurgés contre les troupes royales, se faire tuer enfin, s'il échouait dans cette suprême tentative, c'est ce qu'avait résolu Jean. En parcourant les territoires limitrophes du lac, où s'était répandue la nouvelle de son exécution, il put constater que les Anglo-Canadiens croyaient en avoir fini avec lui. Eh bien! il reparaîtrait à la tête des patriotes, il tomberait comme la foudre sur les soldats de Colborne. Peut-être cette réapparition, pour ainsi dire miraculeuse, jetterait-elle l'épouvante dans leurs rangs, en même temps qu'elle provoquerait un élan irrésistible chez les Fils de la Liberté. Mais, quelque hâte que Jean et Lionel eussent d'arriver au Niagara, ils durent faire de longs détours, - cause de longs retards. Les risques qu'ils coururent furent très grands jusqu'à la limite des territoires américains, et il leur fallut se résoudre à ne voyager que la nuit. Aussi, ce ne fut que le soir du 16 décembre qu'ils atteignirent le village de Schlosser, puis le campement de l'île Navy. Et maintenant, Jean faisait face à la foule hurlante, qui s'était refermée derrière lui. Mais telle était l'horreur inspirée par le nom de Simon Morgaz, que les cris ne cessèrent pas. On l'avait reconnu... C'était bien Jean-Sans-Nom, le héros populaire, que l'on croyait tombé sous les balles anglaises!... Et malgré cela, la légende s'évanouit. Aux menaces qui s'adressaient à Bridget, s'en joignirent d'autres qui s'adressaient à son fils. Jean était resté impassible. Soutenant sa mère d'un bras, il repoussait de l'autre cette multitude déchaînée. MM. de Vaudreuil, Farran, Clerc et Lionel essayaient en vain de la contenir. Quant à Vincent Hodge, en se retrouvant en face du fils du dénonciateur de son père, de l'homme qu'il savait aimé de Clary de Vaudreuil, il avait senti un flux de colère et de haine lui monter à la tête. Mais, refoulant ses instincts de vengeance, il ne songeait plus qu'à défendre la jeune fille contre les dispositions hostiles que lui valait son dévouement à Bridget Morgaz. Certes, que de pareils sentiments se fussent manifestés à l'égard de cette malheureuse femme, que l'on fit remonter jusqu'à elle la responsabilité des trahisons de Simon Morgaz, c'était d'une révoltante injustice. Cela ne pouvait se comprendre que de la part d'une foule qui, toute à son premier mouvement, ne réfléchissait plus. Mais que la présence de Jean-Sans-Nom ne l'eût pas arrêtée dans son affolement, après ce que l'on savait de lui, cela passait toutes limites. L'indignation que Jean éprouva de cet acte abominable fut telle que, pâle de colère, et non plus rouge de honte, il s'écria d'une voix qui domina tout le tumulte: "Oui! je suis Jean Morgaz, et voici Bridget Morgaz!... Frappez-nous donc!... Nous ne voulons pas plus de votre pitié que de votre mépris!... Mais, toi, ma mère, relève la tête, et pardonne à ceux qui t'outragent, toi, la plus respectable des femmes!" Devant cette attitude, les bras s'étaient abaissés. Et, pourtant, les bouches vociféraient encore: "Hors d'ici, la famille du traître!... Hors d'ici, les Morgaz!" Et la foule serra de plus près les victimes de son odieux emportement pour les expulser de l'île. Clary se jeta au-devant. "Malheureux, vous l'écouterez, avant de chasser sa mère et lui!" s'écria-t-elle. Et, surpris par l'énergique protestation de la jeune fille, tous s'arrêtèrent. Alors, Jean, d'une voix où le dédain se mêlait à l'indignation: "Tout ce que l'infamie de son nom a fait souffrir à ma mère, dit-il, il est inutile que j'y insiste. Mais, ce qu'elle a fait pour racheter cette infamie, il faut que vous le sachiez. Ses deux fils, elle les a élevés dans l'idée du sacrifice et du renoncement à tout bonheur sur terre. Leur père avait livré la patrie canadienne: ils ne vécurent plus que pour lui rendre son indépendance. Après avoir renié un nom qui leur faisait horreur, l'un alla à travers les comtés, de paroisses en paroisses susciter des partisans à la cause nationale, tandis que l'autre se jetait... |