À peine échangeaient-ils quelques paroles, et toujours à voix basse. Il était un peu plus de sept heures. La nuit commençait à obscurcir les profondeurs de la vallée. Tandis que le long crépuscule se retirait à travers les plaines de l'ouest, les étoiles s'allumaient dans la zone opposée du ciel. Clary regardait en amont et en aval du Saint-Laurent. L'inconnu viendrait-il par la voie du fleuve? Cela paraissait indiqué, s'il ne voulait laisser aucune trace de son passage. En effet, il était facile à une légère embarcation de se glisser le long de la rive, de filer entre les herbes et les roseaux de la berge. Une fois débarqué sur la terrasse, ce mystérieux personnage pourrait pénétrer dans la villa, sans avoir été vu, et la quitter ensuite, avant qu'aucun des gens de l'habitation eût le moindre soupçon. Cependant, comme il était possible que le visiteur ne vint pas par le Saint-Laurent, M. de Vaudreuil avait donné ordre d'introduire immédiatement toute personne qui se présenterait à la villa. Une lampe, allumée dans le salon, ne laissait filtrer qu'un peu de lumière à travers les rideaux des fenêtres, abritées sous le vitrage opaque de la véranda. Du dehors, on ne verrait rien de ce qui se passerait au dedans. Pourtant, si tout était tranquille du côté du parc, il n'en était pas de même du côté du fleuve. De temps à autre apparaissaient quelques embarcations, qui s'approchaient tantôt de la rive gauche, tantôt de la rive droite. Elles s'abordaient parfois, des mots rapides étaient dits de l'une à l'autre; puis, elles s'éloignaient en directions différentes. M. de Vaudreuil et ses amis observaient attentivement ces allées et venues, dont ils comprenaient bien le motif. "Ce sont des agents de la police, dit William Clerc. - Oui, répondit Vincent Hodge, et ils surveillent le fleuve plus activement qu'ils ne l'ont fait jusqu'alors... - Et peut-être aussi la villa Montcalm!" Ces derniers mots venaient d'être murmurés à voix basse, et ce n'était ni M. de Vaudreuil, ni sa fille, ni aucun de ses hôtes qui les avaient prononcés. En ce moment, un homme, caché entre les hautes herbes au-dessous de la balustrade, se redressa sur la droite de l'escalier, franchit les marches, s'avança d'un pas rapide à travers la terrasse, releva sa tuque, et dit, après s'être incliné légèrement: "Le Fils de la Liberté qui vous a écrit, messieurs." M. de Vaudreuil, Clary, Hodge, Clerc et Farran, surpris par cette brusque apparition, cherchaient à dévisager l'homme qui venait de s'introduire dans la villa d'une façon si singulière. Sa voix, d'ailleurs, leur était aussi inconnue que sa personne. "M. de Vaudreuil, reprit cet homme, vous m'excuserez de me présenter chez vous dans ces conditions. Mais il importait qu'on ne me vit pas entrer à la villa Montcalm, comme il importera qu'on ne m'en voie pas sortir. - Venez donc, monsieur!" répondit M. de Vaudreuil. Puis, tous se dirigèrent vers le salon, dont la porte fut aussitôt refermée. L'homme qui venait d'arriver à la villa Montcalm, c'était le jeune voyageur en compagnie duquel maître Nick avait fait le parcours de Montréal à l'île Jésus. M. de Vaudreuil et ses amis observèrent, ainsi que le notaire l'avait fait déjà, qu'il appartenait à la race franco-canadienne. Voici ce qu'il avait fait, après avoir pris congé de maître Nick, à l'entrée des rues de Laval. En premier lieu, il s'était dirigé vers une modeste taverne des bas quartiers de la ville. Là, blotti dans le coin de la salle, il avait, en attendant l'heure du dîner, parcouru les journaux mis à sa disposition. Son visage impassible n'avait laissé rien voir des sentiments qu'il éprouvait pendant sa lecture, bien que ces feuilles fussent alors rédigées avec une extrême violence pour ou contre la Couronne. La reine Victoria venait de succéder à son oncle Guillaume IV, et, de part et d'autre, on discutait, dans des articles passionnés, les modifications que le nouveau règne imposerait au gouvernement des provinces canadiennes. Mais, quoique ce fût la main d'une femme qui tînt le sceptre du Royaume-Uni, on devait craindre qu'elle ne s'appesantit durement sur la colonie d'outre-mer. Jusqu'à six heures du soir, le jeune homme était resté dans la taverne, où il se fit servir à dîner. À huit heures, il s'était remis en route. Si un espion l'eût suivi alors, il l'aurait vu se diriger vers la berge du fleuve, se glisser à travers les herbes, et gagner du côté de la villa Montcalm, qu'il atteignit trois quarts d'heure après. Là, l'inconnu avait attendu le moment de monter sur la terrasse, et l'on sait comment il était intervenu dans la conversation de M. de Vaudreuil et de ses amis. À présent, en ce salon, portes et fenêtres closes, ils pouvaient causer sans crainte. "Monsieur, dit alors M. de Vaudreuil, en s'adressant à son nouvel hôte, vous ne serez pas étonné si je vous demande tout d'abord qui vous êtes? - Je l'ai dit en arrivant, monsieur de Vaudreuil. Je suis, comme vous l'êtes tous, un Fils de la Liberté!" Clary fit un geste involontaire de désappointement. Peut-être attendait-elle un autre nom que cette qualification, si commune à cette époque parmi les partisans de la cause franco-canadienne. Ce jeune homme persisterait-il donc à garder l'incognito, même à la villa Montcalm? "Monsieur, dit alors André Farran, si vous nous avez donné rendez-vous chez M. de Vaudreuil, c'est assurément pour y conférer de choses d'une certaine importance. Avant de nous expliquer ouvertement, vous trouverez naturel que nous désirions savoir à qui nous avons à faire. - Vous auriez été imprudents, messieurs, si vous ne m'aviez pas fait cette question, répondit le jeune homme, et je serais impardonnable, si je refusais d'y répondre." Et il présenta une lettre. Cette lettre informait M. de Vaudreuil de la visite de l'inconnu, dans lequel ses partisans et lui pouvaient avoir toute confiance, même "s'il ne leur donnait pas son nom." Elle était signée de l'un des principaux chefs de l'opposition au parlement, de l'avocat Gramont, député de Québec, l'un des coreligionnaires politiques de M. de Vaudreuil. L'avocat Gramont ajoutait que si ce visiteur lui demandait une hospitalité de quelques jours, M. de Vaudreuil pouvait la lui accorder... |