Les Patriotes de 1837\@1838
 
 ANALYSE 
Jules Verne , Famille-Sans-Nom (1889), Première partie : Chapitre 10. La ferme de Chipogan
Depuis le 31 octobre 2005

page 1 / 6

La ferme de Chipogan, située à sept lieues du bourg de Laprairie, dans le comté de ce nom, occupait un léger renflement du sol sur la rive droite d'un petit cours d'eau, tributaire du Saint-Laurent. M. de Vaudreuil possédait là, sur une superficie de quatre à cinq cents acres, une assez belle propriété de rapport, régie par le fermier Thomas Harcher.

En avant de la ferme, du côté du rio, s'étendaient de vastes champs, un damier de prairies verdoyantes, entourées de ces haies à claire-voie, connues dans le Royaume-Uni sous le nom de "fewces". C'était le triomphe du dessin régulier - saxon ou américain - dans toute sa rigueur géométrique. Des carrés, puis des carrés de barrières encadraient ces belles cultures, qui prospéraient, grâce aux riches éléments d'un humus noirâtre, dont la couche, épaisse de trois à quatre pieds, repose le plus généralement sur un lit de glaise. Telle est à peu près la composition du sol canadien jusqu'aux premières rampes des Laurentides.

Entre ces carrés, cultivés avec un soin minutieux, poussaient diverses sortes de ces céréales que le cultivateur récolte dans les campagnes de la moyenne Europe, le blé, le maïs, le riz, le chanvre, le houblon, le tabac, etc. Là foisonnait aussi ce riz sauvage, improprement appelé "folle avoine", qui se multipliait dans les champs à demi noyés sur les bords du petit cours d'eau, et dont le grain bouilli donne un excellent potage.

Des pâturages, fournis d'une herbe grasse, se développaient en arrière de la ferme jusqu'à la lisière de hautes futaies, massées sur une légère ondulation du sol, et qui s'en allaient à perte de vue. Ces pâtures suffisaient amplement à l'alimentation des animaux domestiques que nourrissait la ferme de Chipogan, et dont Thomas Harcher eût pu prendre à cheptel une quantité plus considérable encore, tels que taureaux, vaches, bœufs, moutons, porcs, sans compter ces chevaux de la vigoureuse race canadienne, si recherchée par les éleveurs américains.

Aux alentours de la ferme, les forêts n'étaient pas de moindre importance. Elles couvraient autrefois tous les territoires limitrophes du Saint-Laurent, à partir de son estuaire jusqu'à la vaste région des lacs. Mais, depuis de longues années, que d'éclaircies y ont été pratiquées par le bras de l'homme! Que d'arbres superbes, dont la cime se balance parfois à cent cinquante pieds dans les airs, tombent encore sous ces milliers de haches, troublant le silence des bois immenses où pullulent les mésanges, les piverts, les aodes, les rossignols, les alouettes, les oiseaux de paradis aux plumes étincelantes, et aussi les charmants canaris, qui sont muets dans les provinces canadiennes! Les "lumbermen", les bûcherons, font là une fructueuse mais regrettable besogne, en jetant bas chênes, érables, frênes, châtaigniers, trembles, bouleaux, ormes, noyers, charmes, pins et sapins, lesquels, sciés ou équarris, vont former ces chapelets de cages qui descendent le cours du fleuve. Si, vers la fin du dix-huitième siècle, l'un des plus fameux héros de Cooper, Nathaniel Bumpoo, dit Œil-de-Faucon, Longue-Carabine ou Bas-de-Cuir, gémissait déjà sur ces massacres d'arbres, ne dirait-il pas de ces impitoyables dévastateurs ce qu'on dit des fermiers qui épuisent la fécondité terrestre par des pratiques vicieuses: ils ont assassiné le sol!

Il convient de faire observer, cependant, que ce reproche n'aurait pu s'appliquer au gérant de la ferme de Chipogan. Thomas Harcher était trop habile de son métier, il était servi par un personnel trop intelligent, il prenait avec trop d'honnêteté les intérêts de son maître pour mériter jamais cette qualification d'assassin. Sa ferme passait à juste titre pour un modèle d'exploitation agronomique, à une époque où les vieilles routines faisaient encore loi, comme si l'agriculture canadienne eut été de deux cents ans en arrière.

La ferme de Chipogan était donc l'une des mieux aménagées du district de Montréal. Les méthodes d'assolement empêchaient les terres de s'y appauvrir. On ne se contentait pas de les y laisser se reposer à l'état de jachères. On y variait les cultures - ce qui donnait des résultats excellents. Quant aux arbres fruitiers, dont un large potager renfermait ces espèces diverses qui prospèrent en Europe, ils étaient taillés, émondés, soignés avec entente. Tous y donnaient de beaux fruits, à l'exception peut-être de l'abricotier et du pêcher, qui réussissent mieux dans le sud de la province de l'Ontario que dans l'est de la province de Québec. Mais les autres faisaient honneur au fermier, plus particulièrement ces pommiers qui produisent ce genre de pommes à pulpe rouge et transparente, connues sous le nom de "fameuses". Quant aux légumes, aux choux rouges, aux citrouilles, aux melons, aux patates, aux bleuets - nom de ces myrtilles des bois, dont les graines noirâtres emplissent les assiettes de dessert - on en récoltait de quoi alimenter deux fois par semaine le marché de Laprairie. En somme, avec les centaines de minots de blé et autres céréales, récoltés à Chipogan, le rendement des fruits et légumes, l'exploitation de quelques acres de forêts, cette ferme de Chipogan assurait à M. de Vaudreuil une part importante de ses revenus. Et, grâce aux soins de Thomas Harcher et de sa famille, il n'était pas à craindre que ces terres, soumises à un surmenage agricole, finissent par s'épuiser et se changer en arides savanes envahies par le fouillis des broussailles.

Du reste, le climat canadien est favorable à la culture. Au lieu de pluie, c'est la neige qui tombe de la fin de novembre à la fin de mars, et protège le tapis vert des prairies. En somme, ce froid vif et sec est préférable aux averses continues. Il laisse les chemins praticables pour les travaux du sol. Nulle part, dans la zone tempérée, ne se rencontre une pareille rapidité de végétation, puisque les blés, semés en mars, sont mûrs en août, et que les foins se font en juin et juillet. Aussi, à cette époque, comme à l'époque actuelle, s'il y a un avenir assuré en Canada, est-ce surtout celui des cultivateurs.

Les bâtiments de la ferme étaient agglomérés dans une enceinte de palissades, hautes d'une douzaine de pieds. Une seule porte, solidement encastrée dans ses montants de pierre, y donnait accès. Excellente précaution au temps peu reculé où les attaques des indigènes étaient à craindre. Maintenant les Indiens vivent en bonne intelligence avec la population des campagnes. Et même, à deux lieues dans l'est, au village de Walhatta, prospérait la tribu huronne des Mahogannis, qui rendaient parfois visite à Thomas Harcher, afin d'échanger les produits de leurs chasses contre les produits... 

page 1 / 6

Consulté 4 967 fois depuis le    MOD  

 

Abréviations



(B) (M) (S) (dans les notes) Baptême, Mariage, Sépulture

AF Aegidius Fauteux, Les Patriotes de 1837-1838 (1950)

ANC Archives nationales du Canada

ANQH Archives nationales du Québec à Hull

ANQM Archives nationales du Québec à Montréal

ANQQ Archives nationales du Québec à Québec

AO Archives d'Ontario

AQHP Association québécoise d'histoire politique

ASN Archives du Séminaire de Nicolet

ASQ Archives du Séminaire de Québec

ASSH Archives du Séminaire de Saint-Hyacinthe

ASTR Archives du Séminaire de Trois-Rivières

BAC Bibliothèque et Archives du Canada

BAnQ Bibliothèque et archives nationale du Québec

BH Beaulieu, André et Jean Hamelin, dir, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973-1990, 10v

BHP Bulletin d'histoire politique

BMS Baptêmes, mariages, sépultures

BRH Bulletin des recherches historiques.

CAN Le Canadien (Québec)

CANJ Canadian Antiquarian and Numismatic Journal

CB Catalogue of Books being the complete Library of late Hon L-J Papineau vendus lors d'un encan public en mars 1922, par les frères Fraser, [Montréal, 1922]

CHRISTIE William Christie, History of the Late Province of Lower Canada (Québec, 1841)



CP Chronologie parlementaire, tome 1 1791-1867 (doc inédit), Service de recherche, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, décembre 1995

CRLG Centre de recherche Lionel-Groulx

DAF Dictionnaire de l'ancienne langue françoise et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, par Frédéric Godefroy, 10 v, Paris, 1881-1902

DBC Dictionnaire biographique du Canada, 14 v, Québec, PUL; Toronto, UTP

DC Dictionnaire biographique du clergé canadien-français, par J-B-A Allaire; Les anciens; Montréal, Imprimerie de l'École Catholique des Sourds-Muets, 1910

DD Dictionnaire de droit québécois et canadien, avec lexique anglais-français, par Hubert Reid, 2e tirage, revu et corrigé, Montréal, Wilson & Lafleur ltée, 1996

DNB Dictionary of National Biography, London, Smith, Elder, & Co, 1885-1900

DPQ Dictionnaire des parlementaires du Québec, 1792-1992, PUL, 1993

ED Encyclopaedic Dictionary, edited by Robert Hunter, 4 v, Philadelphia, Syndicate Publishing Company, 1894

GPF Glossaire du parler français au Canada, Québec, PUL, 1968 [1930]

ICMH Institut canadien de microreproductions historiques

JCABC Journal de la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada

JFL Journal d'un Fils de la Liberté, 1838-1855, par Amédée Papineau, Sillery, Septentrion, 1998

JLP Journal (inédit) de Lactance Papineau ANQQ, P 417/6

MD Lovell's Montreal Directory



ICMH Institut canadien de microreproductions historiques

JCABC Journal de la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada

JFL Journal d'un Fils de la Liberté, 1838-1855, par Amédée Papineau, Sillery, Septentrion, 1998

JLP Journal (inédit) de Lactance Papineau ANQQ, P 417/6

L'AMI L'ami du peuple, de l'ordre et des lois (Montréal)

LIB Le Libéral (Québec)

MC Morning Courrier (Montréal)

MD Lovell's Montreal Directory

MD The Macmillan Dictionary of Canadian Biography, Toronto, Macmillan of Canada, 1985 [1978]

MG 24 B125 Comité de correspondance de Montréal

MGZ Montreal Gazette

MIN La Minerve (Montréal)

MS Mississiquoi Standard (Frelighburg)

MTL HERALD Montreal Herald

MQD Mackay's Quebec Directory

OED The Oxford English Dictionary, 2nd ed, prepared by JA Simpson and ESC Weiner, 20 v, Clarendon Press, Oxford, 1989

RHAF Revue d'histoire de l'Amérique française

SHM Société historique de Montréal 

MQD Mackay's Quebec Directory

OED The Oxford English Dictionary, 2nd ed,  20 v, Clarendon Press, 1989

QG Quebec Gazette

QM Quebec Mercury

RG. Register Group. Archives publiques du Canada (Ottawa)

SJ Stanstead Journal (Stanstead)

VIND The Canadian Vindicator (Montréal)


Consultez les journaux d'époque conservés à la BAnQ

L'Ami du peuple, de l'ordre et des lois, 1832-1840 (Montréal)
Le Canadien, 1806-1909 (Québec)
Le Courier de Québec, 1807-1808
L'Écho du pays, 1832-1836 (Saint-Charles-sur Richelieu)
Le Fantasque, 1837-1849 (Québec)
La Gazette des Trois-Rivières, 1817-1822
Le Glaneur, 1836-1837 (Saint-Charles-sur-Richelieu)
Le Libéral / The Liberal, 1837 (Québec)
La Minerve, 1826-1899 (Montréal)
Le Pays, 1852-1869 (Montréal)
Le Populaire, 1837-1838 (Montréal)
Quebec Mercury, 1805-1903
La Quotidienne, 1837-1838 (Montréal)
Le Spectateur canadien 1813-1829 (Montréal)
The Vindicator, 1828-1837 (Montréal)

Nos partenaires

  

  

Le matériel sur ce site est soit original, soit libre de droit. Vous êtes invités à l'utiliser 
à condition d'en déclarer la provenance. © 1996-2026 Les Patriotes de 1837@1838 glaporte@1837.qc.ca