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Les Patriotes de 1837@1838 - <i>15 février 1839</i> : Pourquoi est-ce un film réussi?
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15 février 1839 : Pourquoi est-ce un film réussi?
Article diffusé depuis le 29 janvier 2001
 




Le contexte historique

Les dernières vingt-quatre heures de la vie de Thomas-Marie Chevalier deLorimier, telles que présentées dans le film de Pierre Falardeau, se situent au terme d'un processus historique complexe et chargé dont la révision peut aider à mieux comprendre la portée du film et l'état d'esprit où se trouvaient alors les acteurs historiques. Rappelons donc les faits récents au moment où le rideau se lève.

En novembre 1837, au terme d'une lutte parlementaire s'étendant sur trois décennies, le Bas-Canada entre en rébellion contre l'administration britannique. Des "Patriotes", soit des membres des professions libérales et de la paysannerie, pour la plupart Canadiens-Français, qui appuient la majorité des députés à l'Assemblée législative, se réfugient dans des camps fortifiés et tentent d'y résister aux troupes britanniques. Ils triomphent bien à Saint-Denis, mais sont vaincus à Saint-Charles, Moore's Corner et Saint-Eustache. Cette première rébellion se solde par l'arrestation de 430 personnes, la plupart incarcérées à la "prison neuve" du Pied-du-courant, dans l'est de Montréal.

Débordée par la situation, l'Angleterre nomme un prestigieux politicien anglais, Lord Durham, pour enquêter sur les causes de la rébellion et trouver remède à la crise. Dans un geste de magnanimité, il offre de libérer tous les prisonniers si les chefs signent un aveux de culpabilité et acceptent l'exil. Cela implique cependant qu'il n'y aura aucun procès et certains patriotes emprisonnés, comme Denis-Benjamin Viger, tiennent à un procès juste. L'offre de Durham est cependant acceptée par huit chefs de la première rébellion, dont Wolfred Nelson. Ces derniers sont donc déportés aux Bermudes pour y être incarcérés. Les autres prisonniers sont pour la plupart libérés au cours du printemps et de l'été de 1838. Au terme d'une joute politique, la décision de Durham d'exiler les huit chefs de la rébellions est cependant récusée par l'Angleterre qui considère que le gouverneur a outrepassé ses pouvoirs. Sur ce, Durham démissionne et est remplacé par Sir John Colborne. Les huit chefs sont donc libérés presque aussitôt arrivés aux Bermudes. Ils gagnent alors les États-Unis par divers moyens et certains joindront la seconde rébellion.

Car au terme de la première révolte, bon nombre de "Patriotes" avaient trouvé refuge aux États-Unis où il préparent une véritable invasion du Bas-Canada, comptant sur l'appui d'Américains sympathiques à leur cause. Dirigée par Robert Nelson, la révolte de ceux qu'on appelle les "Frères chasseurs" a peu de moyens et souffre d'un grave problème d'organisation. Elle est donc réprimée en quelques jours par l'armée et des corps de volontaires. La répression de cette révolte sera plus importante, autant dans le Haut que dans le Bas-Canada. Plus de 700 personnes sont arrêtées, traînées devant un tribunal militaire, sans droit à une défense juste et équitable. Au terme des procès qui se déroulent jusqu'à la toute fin de 1838, 99 personnes sont condamnées à mort. Au total, douze pendaisons ont lieu à compter de décembre. L'exécution du 15 février 1839 est à la fois la dernière et la plus importante. Après cette date, même si une partie de l'opinion souhaite qu'on poursuive les pendaisons, certains condamnés sont acquittés, mais 58 d'entre eux voient leur peine commuée en un exil à vie vers la colonie pénitentiaire de l'Australie. Ils en reviendront pour la plupart à compter de 1843.

Pourquoi ce film est à ce point réussi ?

Le premier grand mérite du film de Pierre Falardeau est d'avoir saisi un moment très particulier dans l'histoire du Québec. On ne peut en effet guère trouver un moment plus tendu, plus "catharsique" dans l'épisode des rébellions. Au terme d'une répression féroce et de procès truqués, ces hommes se retrouvent à la veille de leur exécution pour haute trahison alors qu'ils ont la ferme conviction d'avoir lutté pour leur pays. En ce sens, on peut imaginer quel état de colère mêlée de désespoir devait les habiter et c'est justement ce que Falardeau réussit à restituer. Il fait en ce sens œuvre d'historien puisqu'il s'est résolument donné pour tâche d'éclairer le passé, de recréer un climat, à partir des faits qui nous sont parvenus.

Cette tâche requérait du réalisateur, de l'équipe technique et des comédiens, une rigueur et une justesse particulières puisque l'instant était à la fois extrême sur le plan dramatique et complexe sur le plan historique. Le succès éclatant de l'œuvre tient donc deuxièmement à cet extraordinaire synthèse entre les intentions et les moyens. Le scénario, le traitement technique, le jeu des comédiens, tout est magistralement mis au service d'une certaine authenticité. Qu'on connaisse ou non le contexte historique on est ainsi frappé par l'apparence de vraisemblance, tant le propos est juste, l'interprétation fine et le traitement délicat. Le film apparaît d'autant plus crédible qu'on y respecte une certaine unité de temps et de lieu. Rares sont les auteurs comme Yourcenar (Les mémoires d'Adrien) ou Jean-Philippe Domecq (Robespierre, derniers temps) qui ont pu ainsi recréer un huit-clos sont particulièrement rares puisque cela requiert qu'on saisi d'une manière intime et dans sa totalité ce qui devait habiter des hommes à un moment précis de leur vie et de l'histoire.

Le troisième mérite du film est d'avoir rendu accessible à un large public un certain nombre d'enjeux à la fois complexes et importants, de même que son extraordinaire prise sur le présent. Falardeau a 3/4 et ça on l'a vu dans d'autres de ses films 3/4 un talent consommé pour s'adresser à ses concitoyens. Certes, cela peut confiner à la démagogie, mais convenons de la capacité surprenante de ses œuvres à illustrer des questions trop souvent occultes et à les enrober de chair et de sang mieux que ne le font la plupart des romans historiques que nous connaissons. Il est toujours difficile, voire dangereux de tenter de vulgariser et d'actualiser certaines questions qui appartiennent à l'histoire. Falardeau lui-même ne l'a pas toujours réussi. Mais lorsque l'artiste engagé réussit aussi bien que dans 15 février 1839 a à la fois respecter le contexte historique et à démontrer l'actualité des questions abordées, alors là l'onde de choc peut s'avérer importante. Ce n'est alors pas que la foule en liesse qui se trouve dérangée, mais toutes une classe d'intellectuels, de professeurs et de décideurs qui doit prendre en compte ce pavée jeté dans la marre du passé collectif. Le film de Falardeau réussit à déranger. Peut-on imaginer tâche plus difficile et plus noble à l'heure de la pensée numérique?

Le dernier mérite de ce film est de poser de front la question la plus importante pour toutes les communautés culturelles à l'heure de la mondialisation, celle de l'identité. Ça n'a rien à voir selon nous avec la question de la souveraineté ou du statut politique du Québec. Ce serait plutôt le contraire. Le film démontre en fait que la question des choix politiques ne peut reposer que sur un profond engagement individuel et des convictions qui dépassent très largement les choix stratégiques ou politiques. Je ne crois pas que ce film rende davantage souverainiste ou plus anti-britannique. Il force en revanche quiconque à mieux prendre conscience de son identité et de la place qu'elle doit occuper au centre de sa vie et dans ses rapports avec autrui. En entrevue Falardeau témoigne souvent de son admiration pour les peuples du tiers-monde qui se battent pour des valeurs aussi élevées que la liberté et l'identité alors qu'autour d'eux règne la misère matérielle. C'est là l'ultime message de ce très beau film: le spectacle d'hommes et de femmes dépouillés, brisés mais dont les dernières pensées sont tournées vers l'espoir et la quête d'un absolu. Un appel à la solidarité entre tous les hommes épris de justice.

gl

 

Recherche parmi 15772 individus impliqués dans les rébellions de 1837-1838.

 



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