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Les Patriotes de 1837@1838 - Lionel Groulx et les événements de 1837-1838. Par Pierre Trépanier et Stéphane Pigeon
 HISTORIOGRAPHIE 
     
Lionel Groulx et les événements de 1837-1838. Par Pierre Trépanier et Stéphane Pigeon
Article diffusé depuis le 01 août 2000
 




Tiré du numéro spécial "Lionel Groulx : actualité et relecture." dans Les Cahiers d'histoire du Québec au XXe siècle, no 8, automne 1997, p. 5-190. -- SDM 9867512.



"Une occasion favorable de prendre notre rang parmi les souverainetés indépendantes de l'Amérique" , voilà le rêve des Fils de la Liberté, dans leur manifeste du 4 octobre 1837. Soixante-quinze ans plus tard, Lionel Groulx, prêtre-éducateur dans la jeune trentaine, écrit: "L'aspiration à l'indépendance est un instinct de race [...] on ne l'anéantit qu'en se détruisant" . Malgré des divergences doctrinales pour tout dire irréconciliables, d'eux à lui une fraternité, née d'une commune "passion de la liberté" , jette un pont. Sur ce pont, il s'engage dès avant la Première Guerre mondiale, à une époque où les troubles de 1837-1838 sont encore quasi tabous dans bon nombre de collèges classiques . Le phénomène le fascine. Il n'appartient pas pour rien à "la génération de l'angoisse patriotique" . Face à 37-38, sa double qualité de clerc et de professeur d'histoire lui impose apparemment des devoirs contradictoires. Mais l'historien peut-il ne pas rouvrir un procès que le clerc jugerait prudent de laisser en l'état parce qu'il a été instruit par le tribunal de l'Église? D'autant que cet historien possède des convictions politiques bien arrêtées que le clerc harmonise sans trop de mal avec la doctrine officielle .

Catholicisme, traditionalisme et nationalisme décrivent fidèlement la pensée de Groulx. Au fond, il est convaincu qu'il n'y a de nationalisme authentique que le nationalisme traditionaliste. Dans la mesure où le nationalisme des Patriotes est libéral au sens doctrinal du terme, il ne peut que lui être suspect. Il ne réprouve ici ni la démocratie parlementaire comme mode de gouvernement, ni le suffrage universel comme moyen de choisir les gouvernants. L'Église admet l'une et l'autre. Mais, comme l'enseigne le catholicisme, il récuse la souveraineté populaire conçue

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comme un absolu qui soustrait l'ordre politique à l'ordre divin; qui légitime la révolte contre l'autorité établie; qui, enfin, épouse sans restriction le principe des nationalités. Car le nationaliste qu'est Groulx ne fonde pas son combat sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes: il ne croit pas que toute nation peut exiger son État comme de droit . L'État est à la nation un moyen, non une fin. Pour lui, la nation, c'est une "continuité historique" et des "valeurs spirituelles" . Par conséquent, le nationalisme appelle le traditionalisme. Ce dernier n'est pas l'un des stades dans l'évolution des sociétés. Il n'est pas non plus une crispation sur le passé, une nostalgie réactionnaire, mais bien une attitude critique qui pense le changement autrement que ne le font le libéralisme et la modernité . Cette dimension critique impose le recours à l'histoire . Ainsi, ni comme nationaliste, ni comme traditionaliste, Groulx ne peut passer à côté de 1837-1838.

Mais ce phénomène que, pendant sa longue carrière, il ne cessera de retourner en tous sens, il l'aborde en "historien spiritualiste" . Entendons par là le refus de toute conception mécanique ou matérialiste du monde, une méfiance constante à l'endroit des déterminismes, une valorisation des dimensions spirituelles, intellectuelles et psychologiques du passé, une attention particulière aux libres décisions des acteurs de l'histoire, une adhésion au volontarisme et, logiquement, la reconnaissance du rôle des individualités marquantes en histoire, enfin, mais sur le plan métahistorique, une disponibilité de l'esprit face au providentialisme.

La chronologie des travaux de Groulx sur les événements de 1837-1838 débute par son manuel manuscrit d'histoire du Canada, dont la version originale est de 1905-1906. En 1915, il quitte le collège de Valleyfield et devient professeur à l'Université de Montréal. Il y donnera bientôt deux séries de leçons: les cours publics qui visent un auditoire cultivé et empruntent la forme de la grande conférence; un peu plus tard et concurremment, les cours fermés à l'intention des étudiants. Comme les cours fermés sont répartis sur un cycle de deux ans, une année pour le régime français et une année pour le régime britannique, périodiquement, Groulx répète et approfondit son enseignement sur les événements de 1837-1838. En cours public, il traite de cette question à au moins deux reprises: en 1916-1917 et en 1925-1926. Le cours de 1925-1926 fait partie de la série Vers l'émancipation et complète le programme de l'année précédente qui étudiait la période 1815-1834. Il constitue en même temps la réponse de Groulx au tome IV, sur les années 1833-1841, publié en 1923, du Cours d'histoire du Canada de Thomas Chapais. Malheureusement, Groulx n'a jamais consacré une monographie entière à 1837-1838. Mais ses archives renferment les manuscrits de ses leçons; quelques-uns de ses élèves nous ont légué leurs notes de cours; lui-même a publié d'assez nombreux articles dérivés de ses cours sur le sujet; enfin, le tome III, paru en 1952, de sa grande synthèse, l'Histoire du Canada français depuis la découverte, y fait une large place et représente la somme des recherches et de la réflexion de toute une vie. Les temps forts de cette chronologie, du moins pour le public et du point de vue de l'histoire des idéologies, sont donc 1925-1926, 1934-1937, à l'occasion du centenaire, et 1952. Mais, comme on le verra, c'est l'année 1916-1917 qui inaugure le révisionnisme à cet égard chez Groulx.

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>H2>amorce d'une remise en question (1905-1915)

Aux rhétoriciens du collège de Valleyfield, Groulx propose une version déjà nationaliste de l'histoire des Patriotes, mais encore empreinte d'une prudence toute cléricale . Elle est comme l'écho un peu feutrée de l'effervescence patriotique qui marque tout l'avant-guerre depuis au moins 1900, en particulier dans la jeunesse. Elle présente de Papineau, surtout de celui d'avant 1835, un portrait positif: "Papineau [,] qui est resté le plus éloquent et peut-être le plus puissant champion de la cause canadienne-française, qui fut pendant vingt ans le porte-parole de ses compatriotes, leur chef tout-puissant [,] était alors dans tout l'éclat de sa gloire et de son merveilleux talent" . Mais elle critique l'intransigeance, dans les années 1830, de Papineau et de ses partisans qui rejettent des compromis honorables: "Le compromis tactique, observe Groulx, dangereux quand il exige le sacrifice de droits acquis, est souvent une habileté quand il s'agit de droits à acquérir". Papineau et la majorité des députés canadiens-français ne savent pas résister à "l'entraînement démagogique", ce qui compromet l'unité du mouvement, les modérés commençant à prendre leurs distances. Les 93 Résolutions, souvent maladroites, sont "aggravées par un discours de Papineau qui prononça à leur appui une harangue remplie de déclamations républicaines". Mais la riposte britannique, les Résolutions Russell justifient en quelque sorte l'attitude de Papineau. Suivant Garneau, "l'historien national, l'un de ceux qu'il faudrait ranger parmi les fondateurs de la race canadienne-française", Groulx pense alors que le peuple des campagnes est peu touché par l'agitation patriote. Mais en lançant des mandats contre Papineau et ses principaux lieutenants, le gouvernement colonial précipite la crise: c'est le début de l'insurrection de 1837 qui prend figure de résistance à l'arrestation des chefs patriotes. La fuite de Papineau à Saint-Denis est "un incident pénible dans la vie du grand homme". L'insurrection de 1837 est moins condamnable que celle de 1838 qu'il juge sévèrement, non seulement parce qu'elle a déterminé une répression très dure, mais aussi parce qu'elle "servait trop bien la politique de l'Angleterre". L'Acte d'union "mettait fin à la constitution de 1791 qui avait été faite pour soustraire la population anglaise du Haut-Canada à la domination des Canadiens français, et qui était révoquée en 1840 pour placer ceux-ci sous la domination de la population anglaise". Le jeune maître n'entonne nul péan à la générosité de la Grande-Bretagne.

L'insurrection ne lui semble pas le fait des Canadiens français seuls qui, d'ailleurs, ne se sont pas soulevés en masse . Toujours influencé par Garneau, il tranche: "Non[,] l'insurrection de 1837 n'eut pas un caractère vraiment populaire. Et l'on n'aperçoit pas dans les revendications des agitateurs de ces questions brûlantes qui tiennent aux entrailles d'un peuple". Cela lui fournit l'occasion de corriger une exagération: "C'est donc un mensonge grossier que de représenter le peuple d'un côté et le clergé de l'autre". Papineau et les Patriotes ne portent pas seuls la responsabilité de l'insurrection. L'oligarchie gallophobe et fanatique la partage. Il n'en reste pas moins que l'intention secrète de Papineau était de recourir à la lutte armée. Le crime des chefs patriotes est d'avoir poussé les habitants à prendre les armes. Malgré tout, l'admiration pour Papineau reste justifiée:

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De 1820 à 1835, on ne voit pas de plus belle figure dans notre histoire. Il incarne à ce moment toutes les revendications de sa race et c'est la voix de la patrie qui éclate dans ses harangues. Mais quand après les tristes événements de 1837 il revient au pays, c'est pour reprendre son rôle d'irréconciliable, encourager une scission dans la petite armée canadienne et pousser à la propagande des idées les plus funestes parmi ses compatriotes. La postérité néanmoins, après toutes les réserves, ne saurait méconnaître son incomparable talent d'orateur. Et les Canadiens français devront un impérissable souvenir à la mémoire de l'homme qui les a vengés tant de fois des insultes de leurs ennemis, qui a relevé la race française à ses propres yeux et au regard de ceux qui voulaient son humiliation et son anéantissement.

Les manuels du temps portent un jugement unanime sur "le grand Papineau" et les Patriotes: leur cause est juste; leur lutte politique, courageuse; mais leur recours aux armes, illégitime et téméraire . Groulx n'est donc pas isolé sur ce point. Mais ces manuels évitent la question de l'anticléricalisme et de l'irréligion. Groulx, pour sa part, en tient compte et pousse plus loin le plaidoyer. Ainsi on peut dire que, dans un premier temps, son effort a porté sur le redressement du verdict clérical et conservateur sur Papineau. Car du côté des libéraux, comme le montre l'oeuvre de Laurent-Olivier David, l'opinion commune est plus favorable. Mais il s'agit bien d'une première étape, encore timide, dans la réévaluation globale de 1837. Même si on le voit résoudre quelques questions dans un sens assez traditionnel , il cimente ses pierres d'attente pour l'époque où il pourra se dégager des auteurs et mener ses propres recherches. Ainsi, un ajout vraisemblablement postérieur à 1906 soutient que l'insurrection "ne fut pas non plus uniquement le résultat d'un conflit de races [...] La différence de races aggrava le conflit, elle n'en fut point la cause" . C'est prendre le contre-pied du Rapport Durham et annoncer l'interprétation de 1952: "ni luttes de races ni luttes de classes".

Le révisionnisme (1916-1917)

La première publication spécialisée de Groulx sur 1837 date de 1917. Elle est extraite de son cours public pour l'année universitaire 1916-1917. Il consacre cette deuxième série de conférences, restées inédites , à ce qu'il appelle, selon ses mémoires, non l'insurrection, mais, de façon plus neutre, "les événements de 1837-1838" . Toujours dans ses mémoires, il affirme qu'il a tiré un seul article de ce cours public, l'étude dans L'Action française de 1926 sur "Les patriotes de 1837 et les châtiments de l'Église" . Il y a méprise. Groulx aurait-il oublié que la Revue canadienne donne de lui, en mai 1917, un travail intitulé "Soulèvement de 1837-1838. Les responsabilités de l'Angleterre" ? Il faut voir dans ces conférences et dans cet article, malgré leurs ambivalences et leurs hésitations, le texte fondateur du révisionnisme de Groulx, vingt ans, on le remarquera, avant la célèbre entrevue de 1936 dont il sera question plus bas.

Les conférences de 1916-1917, qui remportent un réel succès , font une suite naturelle à celles de 1915-1916 sur Nos luttes constitutionnelles (1791-1840): la constitution de 1791, la question des subsides , la responsabilité ministérielle, la liberté scolaire et les droits du français . "Je constate, dit-il en 1915, que l'enjeu

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formidable dans les luttes politiques de 1791 à 1840, c'est la suprématie d'une race sur l'autre" . Une minorité numérique, mais qui se pense de "race supérieure", domine la majorité, à ses yeux de "race inférieure", à la faveur d'"une caricature du régime parlementaire". Le formidable défi des Canadiens français est de "briser le cercle de fer de ce despotisme" . Cette lutte politique mène les Patriotes à leur perte, mais assure la gloire de La Fontaine. "L'effet criminel de ce régime, déplore Groulx, ce fut [...] de transformer inévitablement une lutte politique en une guerre de race" et de "pousser presque fatalement à la démagogie et à la révolte". Ce n'est pas, notons-le, nier le caractère foncièrement politique des luttes des années 1830, caractère confirmé par l'ensemble de Nos luttes constitutionnelles et par cette phrase en particulier: "il est vrai encore que le conflit du Bas-Canada, le même jusque dans les provinces anglaises, est un conflit politique plutôt qu'un conflit de races" . Mais on retient que guerre de race signifie ici "exclusivisme" raciste chez la minorité oligarchique et, dans la majorité, "démagogie" et "révolte". Voilà où Groulx en était de ses réflexions en avril 1916. En novembre, l'occasion lui est fournie d'en reprendre le fil.

"L'année dernière, avertit Groulx, j'ai dû, pour ne pas briser l'unité de mes études, sauter résolument par-dessus la crise de 1837-1840. Je vous devais cette année de vous apporter ce complément nécessaire" . Il soupçonne bien la "délicatesse périlleuse" du sujet qu'il se propose d'aborder "en toute liberté" et en ne portant "d'autre joug que celui [...] de la vérité". La Première Guerre mondiale, la crise des écoles franco-ontariennes, les assauts contre le français dans l'Ouest, la question de la conscription composent une conjoncture critique à laquelle les conférences feront allusion. Groulx veut élargir le débat, dépasser les rites et les luttes parlementaires, les questions de préséance entre la Chambre et les conseils, démontrer que dans les années 1830 le problème n'est pas étroitement politique. D'entrée de jeu, il reconnaît à cette période "une certaine grandeur" et lui donne un relief et une portée qu'on ne trouve pas dans les écrits cléricaux et conservateurs jusque-là: "Ce fut tout le problème de notre avenir et de notre vie qui se posa".

Les événements de 1837 lui paraissent s'insérer dans un contexte historique qui les explique et qui découle, pour une part, de la constitution de 1791. Pourquoi "une lutte qui voulait être constitutionnelle devint-elle une sorte d'insurrection"? La réponse réside dans "les provocations des autorités", du parti officiel, Vient un moment où "cette lutte s'aigrit de tout le fanatisme de race, à tel point que le conflit politique est passé au second plan". "C'est vraiment une lutte pour la préséance et la domination entre la race des conquis et celle des conquérants. À la fin le peuple [,] plutôt simpliste, n'entend pas autrement le problème politique". Au "tableau de l'oppression" fait pendant celui de la "résistance"; aux "provocations de l'oppresseur", les "excès de l'opprimé". L'historien doit rétablir l'équilibre car "les faibles et les vaincus ont souvent tort, même devant l'histoire". Les chefs; patriotes, Papineau tout le premier, ont commis des erreurs graves: ils se sont enfermés dans une escalade de la résistance qui les poussait hors de la légalité; ils n'ont pas su préserver leur force principale, leur unité; ils se sont mis à dos le clergé, surtout à partir de 1834; enfin, ils ont laissé l'autorité de Papineau s'amoindrir au

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point que l'assemblée de Saint-Charles "consacre la démission pratique de Papineau comme chef".

Groulx veut aussi ramener 1837-1838 à "ses justes proportions", ni "épopée", ni grand fait militaire . Il relève surtout "l'imprévoyance et la folie des chefs", quand ce n'est pas leur lâcheté. Le soulèvement ne s'est pas généralisé; les Américains ne sont pas venus au secours des Patriotes. Les couches populaires, soutient-il encore en 1916, comme dans le manuel, ne sont pas aux prises avec ces "problèmes brûlants" qui font se lever tout un peuple. Mais il y a tout de même des héros en 1837-1838: cette minorité de paysans "qui s'arment à la hâte de faux ou de mauvais fusils, parce qu'ils croient sincèrement devoir se battre pour la liberté de leur pays". Même si "en définitive [...] derrière la question administrative et politique se posaient l'avenir de toutes nos libertés et le problème de notre survivance", les chefs ont eu tort de prendre les armes: "absence de motifs suffisants, imprévoyance dans les moyens, échec lamentable dans l'exécution, voilà l'idée qu'il convient de se faire [...] de cette prise d'armes de 37-38".

Groulx n'a pas de mots assez durs pour fustiger la répression: "Accomplies par un parti tyrannique, oeuvres de vengeance plus que de justice, elles font voir au paroxysme les excès et les haines de l'oppresseur" . Destruction des biens, pendaisons, déportations, régime de terreur, "plus de chefs, plus de presse, plus de libertés, plus de chambres, plus de constitution, voilà comme nous laissait l'autorité anglaise au lendemain de cette légère insurrection". Et avec l'Acte d'union, les Canadiens français deviennent de "vrais ilotes britanniques".

Résultats désastreux, conséquences tragiques qui imposent un retour au "partage des responsabilités". La plus lourde part n'est pas dans la colonie. Groulx insiste sur les responsabilités du gouvernement britannique et de son bureau colonial. Ces derniers n'ont pas réussi à établir un équilibre politique satisfaisant en 1791 et, par la suite, ils ont laissé la situation se détériorer quand ils ne l'envenimaient pas eux-mêmes, les Résolutions Russell étant la plus flagrante des provocations. La puissance de la ploutocratie impériale et les intérêts commerciaux liés au pacte colonial expliquent bien des choses et, pour commencer, la pensée politique anglo-saxonne pétrie d'impérialisme. "Notre seule volonté de survivre prenait trop souvent aux yeux de Londres le caractère d'une agression contre la minorité anglaise. Les persécutés [,] ce n'étaient pas nous, nous de la majorité, et les asservis politiques, c'étaient eux, la petite poignée, les accapareurs de toutes les places et de tout le pouvoir" . C'est attaquer de front la foi dans la générosité britannique, le loyalisme traditionnel, bientôt dépoussiéré par un historien de mérite, Thomas Chapais, rival de Groulx à l'Université Laval. "N'expliquons point, dit Groulx, notre anarchie gouvernementale par la seule mauvaise volonté du conseil législatif, ce conseil ne fut que ce qu'il devait être, sous l'action des passions humaines et de l'organisme politique introduit au pays" . L'oligarchie locale et surtout le Parti patriote se trouvent déchargés d'autant, mais non pas innocentés. Il s'agit bien ici de politique dans son sens plénier: la régulation des rapports de force dans la cité, élargie aux cadres de l'empire et que reflètent sur le plan local les conflits entre le pouvoir exécutif et la chambre des députés. "Et voici que, dès

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le début, on laisse surgir entre les deux des oppositions de toute espèce: opposition de races, opposition de croyances, puis, par une conséquence fatale, opposition de politique". Gérer ces oppositions était le rôle de la politique impériale. Elle a failli à la tâche.

Les responsabilités de l'oligarchie locale n'en restent pas moins très lourdes. Sa prépotence, sa morgue, son hostilité causaient chez les dirigeants canadiens-français "le froissement quotidien et continu de [leur] fierté[,] qui provoqua l'exaspération finale" . D'ailleurs, elle n'a pas hésité à "brusquer les événements", à agiter la menace de l'insubordination et même de l'annexion aux États-Unis. Assez sévère pour les Patriotes dans la deuxième conférence, le professeur se radoucit dans la quatrième: la responsabilité des Patriotes, "il faut la réduire aux plus minimes proportions". Victimes de leur propre démagogie et de leurs illusions révolutionnaires et romantiques, Papineau et les chefs patriotes n'ont pu contenir les forces qu'ils ont libérées, Puis, indécis, ils n'ont pas su préparer convenablement l'insurrection: "peut-être faut-il moins reprocher aux patriotes d'avoir fait l'insurrection que de l'avoir ainsi faite". Il convient toutefois de nuancer. "Le verdict de l'historien atteint peut-être assez justement quelques meneurs et quelques chefs; il ne rend pas justice aux sans-grade, aux braves paysans", à qui va toute son affection: "Trompés ou non ils sont persuadés que, dans cette lutte, il y va de l'avenir même de la liberté et de leur race. Et en allant bravement à la mort, sans armes, sans munitions, sans chefs, pour une cause qu'ils savent perdue d'avance, ces paysans de chez nous atteignent presque à la grandeur des martyrs".

Dans la dernière conférence, Groulx évalue le rôle des Troubles dans la conquête de la liberté politique par les Canadiens français. "Me voici en présence de deux thèses et deux groupes d'historiens bien opposés": l'insurrection de 37-38 est-elle "la grande faute nationale" ou "le baptême de sang de la liberté politique" ? Groulx choisit de tenir le milieu entre ces deux jugements. Au lendemain du soulèvement, "les haines de race sont encore odieusement attisées" et, "pour l'oligarchie, nous sommes un peuple condamné à mort". Voilà qui est grave, mais on a vu que la culpabilité des Patriotes est toute relative. D'autre part, ce sont les modérés, avec en tête La Fontaine, qui ont conquis la responsabilité ministérielle en 1848, dix ans après les derniers combats. "La Providence n'a point voulu que la liberté nous vint par les mains des premiers agitateurs. Leur mouvement traînait avec lui trop d'idées troubles et son triomphe eût jeté trop de germes dangereux dans notre vie nationale". Et la tendresse de Groulx pour les petits éclate encore: "les hommes modérés [...] eurent tout le peuple derrière eux, et la liberté devint ainsi, non pas la conquête d'un parti, mais une conquête populaire. Il était juste que tout le peuple des travailleurs et des humbles, qui avait résisté au despotisme avec une ténacité si persévérante, eût sa part de triomphe".

Le cours public de 1916-1917 marque une étape décisive dans la réinterprétation de l'insurrection. Les événements de 1837 cessent d'être un accident; ils deviennent partie intégrante d'un phénomène global auquel l'historien s'applique à rendre sa complexité. Groulx tient sa problématique: il s'agit bien d'un phénomène à divers titres politique: politique, le problème des relations entre la

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métropole et la colonie; politique, le problème de la coordination des institutions parlementaires bas-canadiennes en évolution; politique, le problème des rapports entre la majorité canadienne-française et la minorité anglo-canadienne du Bas-Canada. Mais l'historien n'a pas dit son dernier mot, ni sur la dimension nationale du conflit, ni sur sa dimension morale et religieuse, ni sur sa légitimité globale. Il n'a pas rendu tous les services qu'il pouvait à la cause de la réhabilitation des Patriotes, pourtant bien engagée. En 1919, soit influence de Groulx, soit convergence, le manuel de Desrosiers et Bertrand se montre indulgent envers les Patriotes et leur "grand acte de folie patriotique", imputable en bonne partie aux provocations "officielles, officieuses ou simplement méchantes" de leurs adversaires . Les auteurs constatent que "l'Histoire, après quatre-vingts ans, si elle n'a guère modifié son opinion sur les provocateurs, semble avoir oublié les "rebelles" des échafauds de Colborne pour ne se souvenir que des "patriotes de 37" auxquels la postérité a élevé des monuments même dans les cimetières chrétiens".

Dans la tourmente nationaliste (1924-1926)

Les réverbérations du débat acrimonieux déclenché par l'enquête de L'Action française sur l'indépendance du Québec sont encore dans l'air. Bien des autorités ne sont toujours pas revenues de leur scandale. Groulx, qui a malmené les Pères de la Confédération en pleine guerre, dans son cours public de 1917-1918, s'est fait une réputation d'iconoclaste. Le mouvement de bonne entente croit avoir scellé la réconciliation entre Canadiens français et anglais à coup de discours et de banquets depuis la fin de la guerre. Aussi n'est-ce pas sans appréhension que notabilités et officiels regardent l'abbé historien s'approcher de nouveau du phénomène de 1837-1838. En vérité, s'en était-il jamais éloigné?

Ses notes de cours fermés à la Faculté des lettres nous informent sur son enseignement en 1920-1921, qui porte sur le régime britannique, de "la catastrophe de 1760" jusqu'à "nos jours" . Après avoir donné une idée des proportions - modestes - de l'insurrection ("point d'épopée"), il fait le partage des responsabilités et reproche aux Patriotes leur imprévoyance ("ne pas s'en tenir à l'agitation constitutionnelle") et leur indécision (ils "renoncent à l'agitation légale, mais ne font rien de décisif, ni pour arrêter l'issue sanglante, ni pour s'y préparer"). Ces idées nous sont familières. Et Groulx de préciser la signification profonde du conflit: "Il y a là bien autre chose qu'une simple question de procédure parlementaire; il y va de la prépondérance entre deux corps politiques; et il y va d'une question nationale" .

Toujours en 1921, il signe un article sur Papineau dans L'Action française . Groulx ne s'en cache pas, il a en tête "la révision de son procès", en réaction à "une vue étroite de notre histoire [qui] réduit à une question de places et de picotin" la politique de ce temps. "L'usage, insiste-t-il, que le vainqueur faisait de la puissance politique contre les droits des Canadiens, contre l'âme même de leur race, élevait au-dessus de tout la gravité du débat. L'enjeu de la lutte n'était plus la seule liberté politique, mais le droit, la vie même d'une nationalité". On comprend bien: une lutte de la "race" canadienne-française pour la liberté et la maîtrise de

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sa vie, non, pour l'essentiel, une lutte de races au premier degré, celui du racisme et de la xénophobie. Or la grandeur de Papineau est de s'être mis à la tête de son peuple dans ce combat collectif et d'avoir été un chef au suprême degré: "N'atteint à cette longue magistrature morale que l'homme assez heureux pour personnifier les aspirations d'une nationalité". Le rôle du grand homme en histoire, selon Groulx, est précisément d'infléchir la courbe que dessinent les déterminismes . Et voici qui est nouveau: même la période après 1834 dans la vie de Papineau mérite un réexamen: "Pour notre part nous croyons que l'histoire prochaine, plus calme, mieux informée sur les événements de 37-38, réserve aux hommes de cette génération des indulgences insoupçonnées". Le libéralisme doctrinal de Papineau et son éloignement du catholicisme comme foi ne l'ont pas fait tomber dans l'anticléricalisme qu'on a dit, en exagérant. Au vu du résultat politique (1842, 1848, 1867), du rayonnement de l'Église et de la consolidation de la culture canadienne-française, Groulx est tenté de conclure que même le contestable et le faux chez Papineau ont été transmués en or par la Providence. Et il a cette phrase étonnante: "Une grande bienfaisance domine de haut ce que l'on pourrait appeler les imprudences, les erreurs stratégiques de Louis-Joseph Papineau". Groulx poursuit donc la restauration de la réputation de Papineau amorcée dans son manuel d'histoire . La coupure ne se situe plus en 1834, mais après l'amnistie de 1845 qui permet à Papineau de rentrer au pays .

Cette réhabilitation franchit un nouveau palier en 1924. Il s'agit d'une conférence prononcée le 10 octobre, répétée à plusieurs reprises par la suite et recueillie dans la deuxième série de Notre maître, le passé: "Les idées religieuses de Louis-Joseph Papineau" . Ce dernier avait abandonné la foi catholique, mais il croyait en la divine Providence et, surtout, il n'avait rien d'un "impie" ni d'un "anticlérical professionnel" . La franchise de Groulx cause tout un scandale: c'est au séminaire de Québec que Papineau a perdu la foi! Mais Groulx multiplie les distinctions: perte de la foi n'est pas synonyme d'abjuration, d'hérésie, d'apostasie. Papineau a défendu l'Église contre les excès des libéraux radicaux. Et puis, c'était "une conscience incorruptible, la plus haute peut-être de son époque". On devine pourquoi Groulx tient tant à redorer le blason de Papineau au point de vue religieux: sa réhabilitation des Patriotes exige qu'il démontre, dans la personne de leur chef, que l'insurrection ne s'est pas faite contre l'Église, institution nationale essentielle. Il n'en reste pas moins que la perte de la foi chez le grand homme est une tragédie: catholique, il se serait mieux gardé des excès et, peut-être, "nous eussions fait l'économie de l'insurrection [...] Car il n'est pas indifférent à l'homme politique qu'il soumette sa vie à une fin qui la dépasse, qu'il ait devant les yeux le ciel des philosophes ou le ciel de la foi".

Groulx est prêt à porter plus haut la réhabilitation des Patriotes. Le cours public de 1925-1926 y travaille. Particulièrement révélatrice à cet égard apparaît la leçon intitulée "Jugement sur l'insurrection" et qui est donnée le 22 avril 1926 . L'historien instruit de nouveau, du point de vue de la doctrine de l'Église, le procès des Patriotes, dans une argumentation remarquablement serrée, en deux parties: à charge et à décharge. Il traite son sujet avec une liberté qu'il a méritée pour l'avoir

[début de la p. 45 du texte original]

conquise: "Acceptez-en mon aveu: pour chimérique que soit l'effort, j'ai tâché de me libérer des opinions reçues, de l'histoire déjà faite, pour ne me soumettre rigoureusement qu'à la réalité historique" . On mesurera tout le chemin parcouru depuis 1906. L'Église distingue la résistance offensive, toujours interdite, et la résistance passive, en somme le droit à la légitime défense, licite quand certaines conditions sont réunies (juste cause, dernier recours - tous les autres moyens étant épuisés -, approbation des hommes éminents et sages, espoir de succès). Thomas Chapais s'était livré à un exercice semblable, mais moins détaillé, enrégimentant au service de sa thèse trois autorités, Jules-Paul Tardivel, maître ultramontain du jeune Groulx, un théologien dominicain qui se cache sous le pseudonyme de P. Bernard, et l'historien Garneau. "Le mouvement insurrectionnel, écrivait-il, dépassait donc la mesure de notre droit. [...] Non, de quelque côté que l'historien canadien-français et catholique envisage la question, il ne saurait amnistier les mouvements insurrectionnels de 1837 et de 1838. [...] ces trois jugements [...] doivent apparaître irréformables, au regard de quiconque a étudié dans un esprit d'impartialité les prodromes, la nature et les résultats des insurrections de 1837 et de 1838" . Eh bien! Groulx n'en est pas si sûr et plaide les circonstances atténuantes. Il absout les Patriotes de l'accusation de résistance offensive. En l'occurrence, la résistance défensive était-elle permise? Chose certaine, la cause - celle de "la nationalité menacée" - était juste:

À notre avis, c'est restreindre injustement l'ampleur des luttes politiques du Bas-Canada, de 1815 à 1840 [,] que de la faire tourner exclusivement autour de griefs administratifs et parlementaires. L'enjeu est autrement plus grave. Le fond du débat est bien de savoir si les Canadiens français mis chez eux par la constitution de 1791 seront maîtres de se gouverner eux-mêmes, de faire leur propre politique, ou d'abdiquer aux mains d'une minorité anglo-saxonne. Nous avons montré l'autre jour que Durham n'avait pas jugé autrement la situation. Dans tous nos conflits, il n'avait aperçu qu'une lutte de deux races luttant à qui conquerrait la prépondérance politique.

Voilà le noeud du raisonnement de Groulx, couché sur papier, notons-le, un quart de siècle avant la parution du tome III de son Histoire du Canada depuis la découverte. D'abord, il soutient que la politique, c'est plus que les questions administratives et parlementaires; la politique, c'est aussi tout le national, y compris "les biens essentiels de la nationalité, sa foi, sa langue, ses lois". Ensuite, il embrigade Durham lui-même, mais en marquant plus nettement le lien étroit entre la lutte pour la prépondérance nationale des Canadiens français et leur statut démocratique de majorité démographique et parlementaire. Il y a eu lutte de races au premier degré, mais l'essentiel s'est joué au second degré: la lutte démocratique pour le respect des droits de la majorité nationale. L'avocat sort même de sa manche un argument inattendu:

Et si nous nous reportons au deuxième soulèvement de 1838, n'éclate-t-il pas, après le dessin publiquement avoué de Lord Durham, d'anéantir la nationalité canadienne; alors que l'on a médité, contre l'âme du petit peuple, ces projets scolaires qui apportaient tant d'alarmes à Mgr Lartigue, qui le faisaient même craindre pour l'avenir de la foi catholique en ce pays?

[début de la p. 46 du texte original]

La deuxième condition est aussi remplie car comment soutenir que les Patriotes n'avaient pas eu recours à tous les moyens pacifiques durant une longue période et sans succès? Mais les deux autres conditions manquent. À part quelques membres du bas-clergé, l'Église a déconseillé le soulèvement armé, d'accord avec les modérés du Parti patriote et presque tous les députés de la région de Québec. Quant aux chances de succès, rétrospectivement, elles apparaissent très minces. Mais les Patriotes en 1837-1838 pouvaient en juger autrement, non sans quelque raison. Puis ne peut-on prétendre qu'à défaut de succès immédiat, une grande victoire est venue plus tard: la conquête de la responsabilité ministérielle par La Fontaine, "la révolution politique de 1842" , la "joyeuse révolution" ? Ainsi La Fontaine est nécessaire à la réhabilitation de Papineau et de son mouvement. Ici encore Groulx voit le doigt de Dieu: "Gardienne jalouse de notre jeune nationalité à qui elle a réservé des destinées particulières, la Providence de Dieu entendait confier à d'autres, à des esprits plus sains, d'achever la conquête de la liberté et de nous montrer les routes de l'avenir". Groulx se sert de la religion pour calmer les scrupules religieux.

Bref - et Chapais a partiellement raison -, on ne peut absoudre les Patriotes, mais comme ils sont excusables! Ils ont droit à notre indulgence. Deux fautes en particulier pèsent sur leurs consciences. Fils de paysan et plein de tendresse pour la paysannerie, Groulx ne peut pardonner aux Patriotes d'avoir été des "aventuriers qui, après avoir poussé de pauvres paysans à l'hécatombe, ne surent ni les commander, ni même rester avec eux à l'heure du danger [... il faut] plaindre et admirer même ces nobles paysans, qui allaient à la mort avec la conscience de défendre leur race et parfois leur foi". Les troubles de 1837-1838 ont donc suscité des héros sortis du peuple. Mais la mémoire de Papineau et de ses lieutenants porte une autre tache: "Où les chefs patriotes sont inexcusables et même à blâmer sans atténuation, c'est pour les doctrines subversives qu'ils ont tâché de répandre dans la province: les plus mauvaises idéologies démocratiques, théories fausses et malsaines sur la souveraineté du peuple, sur la constitution de la société humaine, sur les rapports du spirituel et du temporel, sur le rôle et les droits de l'Église, déchaînant même contre le clergé de leur race, une véritable vague d'anticléricalisme" .

Groulx considère généralement disproportionnées les répressions qui ont suivi les troubles, en tout cas les répressions militaire et judiciaire, car les peines canoniques appellent un examen particulier. L'exacerbation des esprits rend compte à ses yeux de la dureté des deux premières, sans les justifier: "Pour traîner avec elle les plus dangereuses passions, il eût suffi à l'insurrection d'être une guerre civile; elle s'était doublée d'une guerre de races" .

Dans L'Action française du printemps 1926, Groulx livre au public une longue étude sur "les Patriotes et les châtiments de l'Église" . Les peines canoniques, pense-t-il, ont été plus pénibles aux Patriotes que les sentences rendues par les tribunaux d'exception. Groulx veut exposer la vérité et défendre les Patriotes dans toute la mesure possible, mais sans se dresser contre les grands évêques Lartigue et Bourget. Il précise que jamais l'épiscopat n'a fulminé d'excommunication contre les Patriotes. On s'est contenté de refuser l'absolution, en l'absence de rétractation, et

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la sépulture ecclésiastique aux morts in flagranti delicto, c'est-à-dire les armes à la main. Mais en droit strict, ces peines tiennent-elles? Selon toute probabilité, les Patriotes ne connaissaient pas les peines encourues avant de prendre les armes. Des prêtres se sont compromis dans l'insurrection, calmant peut-être les scrupules de certains Patriotes. Il comprend ces clercs: "Que le moment vienne où, la crise se resserrant, la lutte politique dégénérera trop manifestement en une lutte de races, froissant, exacerbant toutes les susceptibilités nationales, comment veut-on que ces prêtres gardent longtemps une âme sereine et neutre?". En outre, les Patriotes ne se croyaient-ils pas en état de légitime défense: "En toute sincérité ils défendent leurs chefs injustement poursuivis et menacés de mort; dans ces chefs, ils croient défendre la patrie et ses libertés; et ils croient les défendre contre une clique d'usurpateurs qui n'a rien de commun avec le gouvernement métropolitain". Si les sanctions ecclésiastiques de 1837 sont excessives, c'est "un excès où n'entre rien de petit". Les deux évêques ne se laissent "guider, en ces heures graves, que par un inviolable attachement à la doctrine et un très haut sentiment de leur responsabilité d'évêque". Quant à 1838, l'historien relève l'absence de toute intervention ecclésiastique par mandement public. Et de reprendre un argument développé en cours public: "On a vu jusqu'à présent [dans l'insurrection de 1838] la plus folle des équipées, plus folle encore que celle de 1837. N'y a-t-il pas lieu de réformer ce jugement? [...] Cette double menace contre la race et contre la foi, voilà bien quelques-uns des puissants motifs qui justifient, en de certaines conditions, les soulèvements populaires".

Le centenaire

Les années 1930 n'apporteront rien de radicalement nouveau, mais elles précisent et affermissent l'interprétation. Vers 1934-1937, Groulx procède à une refonte de ses notes de cours fermés des années 1920 en tenant compte des progrès réalisés dans la préparation de ses cours publics . Comme le fera plus tard Maurice Séguin, il insiste sur le "choc de deux nationalismes", le britannique (colonial) et le canadien-français. Les ambitions s'opposent point par point. Chez les Canadiens français, le nationalisme économique se concentre sur la question des terres, le nationalisme culturel sur celle des écoles et le nationalisme politique sur le plein développement des institutions parlementaires qui "rendues à leur libre jeu devait amener le règne de la majorité". Chez les Britanniques de la colonie, on ambitionne de garder la haute main sur le commerce, d'angliciser la province et de prolonger, autant que possible, le régime de la colonie de la couronne, "seul moyen pour une minorité de se ménager la puissance politique". Groulx précise plus loin sa pensée: "En définitive l'insurrection ne fut pas simplement un conflit entre races - ni un conflit entre un parti libéral et une oligarchie conservatrice. 1° Ce fut, comme dans toutes les provinces, une lutte pour un achèvement démocratique dans les institutions politiques. 2° Ce fut, dans le Bas-Canada, le heurt de deux nationalités se disputant la suprématie politique, le heurt de deux esprits, de deux conceptions sociales de la vie [...]". Donc, chez les Patriotes, la poursuite d'un achèvement politique pour la conquête de la suprématie politique.

[début de la p. 48 du texte original]

Un autre point qui retient l'attention dans ces notes, c'est le caractère social du phénomène: phénomène rural "et apparemment assez étendu". Depuis le milieu des années vingt, l'historien a abandonné la position qu'il tenait là-dessus dans son manuel pour l'enseignement secondaire. Sur la question de la préméditation, il note "qu'il y a une méprise de fond entre chefs et suivants: s'ils parlent de prise d'armes, les chefs n'entendent mettre en leurs discours qu'une menace; ils ont bien dessein de se borner à de la fusillade oratoire. Les suivants et les simples, comme toujours, les prennent au sérieux et croient qu'on les invite au conflit armé".



Source: ACRLG, Fonds Lionel-Groulx, P1/T1, 5.8.

La première série de Notre maître, le passé, celle de 1924, est rééditée en 1937; la deuxième paraît en décembre 1936. Des études relatives à 1837-1838 que cette dernière renferme, seulement deux sont des années 1930, une entrevue accordée à L'Action nationale en juin 1936 et un compte rendu du Papineau de Robert Rumilly, dans Le Devoir des 1er et 3 décembre 1934. Mais Groulx est devenu, sur la base de ses travaux des décennies antérieures, l'interprète autorisé des événements de 1837-1838. En 1938, Gérard Filteau rappelle la mode qui a longtemps sévi d'insister lourdement sur les éléments les plus discutables dans les rangs patriotes au détriment des hommes respectables et des braves gens:

Voulait-on se créer la réputation de posséder un esprit bien tourné, un jugement sain, des idées justes, le plus sûr moyen était d'attaquer les Patriotes au moyen de quelques

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phrases bien tapées ou tout simplement de plaisanteries. Ce n'est pas là de l'histoire. Quelques chercheurs, entre autres David et [Benjamin] Sulte, ont tenté une réaction. Par malheur, ils ont essayé de justifier les erreurs et l'idéologie, plus ou moins acceptable, de certains de leurs héros. Leurs conclusions, dépassant la juste mesure, se sont trouvées aussi fautives que les appréciations outrées qu'ils combattaient. Il est singulier qu'il ait fallu attendre près d'un siècle pour trouver un homme qui replaçât la question sur son véritable terrain. En quelques articles sur le sujet, l'abbé Groulx a plus fait pour éclairer la situation qu'aucun de nos historiens .

Avec quelques autres, tel l'abbé Émile Dubois, lui aussi ancien professeur de rhétorique, Groulx a renversé cette tendance . Mais tous ne le suivaient pas dans son évolution. Ainsi Joseph Rutché et Anastase Forget, auteurs d'un manuel, restent en gros fidèles à l'interprétation que Groulx proposait à l'époque de la Première Guerre mondiale, et encore avec des réserves plus appuyées et moins de sympathie .

La contribution la plus retentissante de Groulx dans les années trente est cette entrevue de juin 1936 où il récapitule point par point son interprétation et réitère ses jugements . Cette intervention a fait tant de bruit qu'on a cru à tort que la version révisionniste des insurrections chez Groulx datait de cette année. Pourtant Groulx n'y soutient rien qu'il n'ait déjà dit. Peut-être le ton y est-il plus tranchant, les formules plus percutantes, d'ailleurs amplifiées par l'approche du centenaire et l'effervescence politique de la Grande Dépression, dont la fièvre qui s'est emparée de la jeunesse n'est pas le trait le plus négligeable. 1837, répète Groulx, est "un épisode dans la grande bataille nationale commencée en 1763". La politique au Bas-Canada, c'était "bien autre chose que le vote du budget, la querelle des subsides, la lutte autour du Conseil législatif électif". Le fond du débat, c'était l'accès de la majorité au pouvoir. "En réalité, et l'on s'en apercevra à mesure que l'on sortira de l'histoire politique pour aborder l'histoire intégrale, un jour vint, hélas, où tous les éléments, tous les aspects de notre vie collective furent en jeu - aspect économique, aspect social, aspect culturel; autant dire notre existence nationale". Groulx a écrit en 1934: "Voilà, en sa réalité crue, le régime sous lequel vécut le Bas-Canada, de 1791 à 1840: régime de violence, perversion radicale du régime parlementaire. [...] Les Canadiens français maîtres, chez eux, maîtres de leur parlement, maîtres de leur politique! telle est l'idée que [Papineau] incarna" . Et ce régime de violence, cette perversion radicale, l'historien les opposait au "seul mal politique", preuve que le mot politique a tantôt un sens restreint (l'administration, les rouages parlementaires), tantôt un sens large qui comprend, par exemple, outre la survie de la nation, la recherche d'une solution au problème des terres, la lutte à l'oppression économique ou à l'exode aux États-Unis. On le voit, au fil du temps, Groulx a considérablement élargi son enquête.

Ainsi la réalité du pouvoir politique échappait, en pays démocratique, aux mains de la majorité et se concentrait dans celles d'une minorité d'autre origine: "En tout pays du monde un conflit politique engagé en ces conditions eût abouti au conflit national [...] purement politique ailleurs, le conflit du Bas-Canada devait fatalement tourner au conflit de races" . En somme - et c'est le sens de "conflit de races" ici -, il s'agissait essentiellement d'une lutte politique pour la conquête

[début de la p. 50 du texte original]

du pouvoir par la majorité qui était en même temps une nation: il fallait parfaire l'oeuvre entamée - mal entamée, si l'on veut - en 1791. "Ces vérités, martèle Groulx, nous apparaîtront dans une aveuglante lumière, à mesure que nous désinfecterons nos cerveaux des relents du colonialisme. [...] Dans le fond des âmes il y eut, en 1837, quelque chose d'extrêmement émouvant et sain". Lutte de races, conflit national, non pas uniquement au premier degré, mais surtout au second degré, pour la prépondérance de la nation majoritaire sur les bords du Saint-Laurent. Car il faut distinguer les deux sens de l'expression lutte de races dans les écrits de Groulx. Au premier degré, lutte de races a une acception péjorative et équivaut, comme dans son compte rendu d'un livre de Rumilly, à "un débridement de fièvre et de passions" .

Craint-on de ne pas avoir saisi le sens de la lutte du Canada français, la "ligne maîtresse de son histoire", sa "formule inspiratrice"? Au deuxième Congrès de la langue française, le 29 juin 1937, un siècle jour pour jour après l'assemblée patriote de Montréal convoquée pour justifier la contrebande, Groulx condense l'histoire en un raccourci saisissant: cette formule

vise jusqu'au gouvernement, jusqu'à la plénitude de la puissance politique: tout l'ensemble par quoi un peuple peut sauvegarder ses attributs ou ses caractères nationaux, et s'assurer, avant toute chose, une vie organique, un plein épanouissement matériel et spirituel. D'admirables arrangements providentiels vont aider l'effort du petit groupe audacieux. 1774 lui valait la liberté civile et religieuse; 1791 lui apportait un commencement de liberté politique et, théoriquement, l'érection de sa province en État français; suivent alors cinquante années de luttes pour l'amélioration de la liberté politique; maîtres du parlement, nous entendons aussi le devenir du gouvernement; puis, en ce drame, deux péripéties tragiques: l'insurrection de 1837, l'annexion de notre province au Haut-Canada en 1841 .

.

C'était viser un achèvement politique pour un "achèvement français".

Au tournant des années 1940

Le chercheur dispose d'un autre moyen de se renseigner sur les cours fermés de Groulx: les notes prises par les étudiants. Deux cours complets ont été conservés: celui qu'ont publié anonymement Richard Arès et Jean Genest et qui porte sur l'enseignement reçu en 1937-1939; celui qu'a rédigé Maurice O'Bready, étudiant en 1940-1941 . Ces notes confirment ce que l'on sait déjà de l'interprétation de Groulx. On trouve parfois des précisions nouvelles, d'ordre sémantique, par exemple:

La justice veut arrêter Papineau; ses amis s'y opposent à Saint-Denis. L'action débute donc par une simple rébellion. La rébellion dégénère en insurrection. Celle-ci, mal préparée, tourne en une certaine "chouannerie", quoique ici le mot soit impropre, car nos gens n'étaient pas des soldats improvisés mais de véritables miliciens. On peut à peine appeler les faits militaires des batailles. Ce furent, excepté pour Saint-Eustache, des affaires de quelques heures. Des chocs plutôt que des batailles .

Et sur la causalité dans l'histoire des Patriotes:

[début de la p. 51 du texte original]


Les causes lointaines devaient amener nécessairement, infailliblement, un conflit national, à cause des groupes opposés autant par leurs intérêts que par leur foi et leur race. [...] nous nous sommes trop arrêtés aux causes politiques [...] on explique mal la politique en ne la considérant pas comme une résultante d'un état qui se manifeste ailleurs. N'expliquer que par la politique est très superficiel [...] il faut chercher les causes dans tous les domaines, partout où palpite la vie d'un peuple. Et ici le malaise créé ne vient pas seulement d'une question de budget, mais bien de la lutte dont l'enjeu est l'avenir d'un peuple .

Et au cas où l'on aurait besoin d'une preuve supplémentaire de la polysémie du mot politique chez Groulx, reproduisons cette autre citation: "En rétrécissant le débat à l'histoire politique, on a oublié de considérer la question économique, sociale, intellectuelle, scolaire, et cette question vitale, que le gouvernement de la province échappait aux représentants d'une population aux 5/6 française" . À l'évidence, cette dernière question est éminemment politique. Déjà en 1936, Groulx avait étroitement lié le politique et le national en dégageant la responsabilité des Patriotes dans l'imposition de l'Union. Ce qu'on veut punir, ce n'est pas l'insurrection, avait-il dit, mais "cinquante ans de vie parlementaire; c'est toute la politique du Bas-Canada, ses prétentions à faire dominer la race française" . Quant à Papineau, Groulx affirme en 1942 "la fécondité de [son] oeuvre, le caractère constructif de son nationalisme" . Pour leur part, les paysans sont toujours au centre de cette "petite guerre défensive" que fut le soulèvement de 1837-1838: "[...] ici on voit des paysans qui laissent là leur famille et leur terre pour aller se battre: cela suppose quelque chose dans l'âme" . Et Groulx de reprendre son jugement d'ensemble: "Épisode tragique dans la lutte d'un petit peuple pour affranchir son âme, épisode qui est en soi noble et émouvant, et, sur bien des points, admirable" . L'expression lutte de races a disparu ; mais la réalité désignée par le mot dans son acception méliorative est tout aussi présente qu'auparavant.

Groulx prend sa retraite de l'Université de Montréal en 1949. Il donnera bientôt son chef-d'oeuvre: l'Histoire du Canada français depuis la découverte . Des générations de professeurs de l'enseignement secondaire se sont formés sous sa direction. Les manuels d'histoire dans les collèges, au tournant des années 1960, portent son empreinte. Le Farley-Lamarche opère la transition entre le Rutché-Forget et le Plante-Martel. On peut, à juste titre, qualifier ce dernier de groulxiste tant il respecte l'enseignement du maître. Groulx en rédige d'ailleurs la préface: "Il y a longtemps que l'on désire, dans nos collèges, un manuel enfin acceptable, de l'histoire canadienne. Il me semble que ce manuel, vous nous l'apportez, et de façon à combler tous les désirs" . L'influence de Groulx en tant qu'historien est à son apogée, du moins dans les collèges. Il a transformé le regard que les milieux cléricaux et conservateurs portaient sur les Patriotes et assuré une place de choix à ces derniers dans la mémoire collective. Cela n'a pas été sans mal. "On a vécu de pieux préjugés, déplore Groulx, auxquels certains historiens ont contribué: comme celui qui, au moment de rééditer son volume sur la question, ne se donne pas la peine de consulter les nouveaux documents" . On s'effarouchait facilement: "S'il plaît à bon nombre de s'étonner ou de se scandaliser pour quelques excès de parole et d'action, ne serait-ce point qu'ils ne veulent savoir qu'une histoire unilatérale?" .

[début de la p. 52 du texte original]

Parfois la patience de l'historien se lassait: "Pour négliger le sens de ces quatre années [1837-1841], il a fallu nos sots préjugés contre les "Patriotes", la naïve propension à juger de l'importance d'une époque par la moralité de quelques faits" . Et on peut penser que certaines audaces de Groulx lui étaient pardonnées justement parce qu'il était prêtre.

1952: une rupture?

Le tome III de son grand ouvrage paraît en 1952. "Les événements de 1837-1838" - la formule revient - y occupent une grande place. La conclusion de Groulx sur le "soulèvement" est synthétisée au dernier paragraphe du chapitre intitulé "L'explosion" et où il atténue davantage la gravité morale du soulèvement par rapport à ce qu'il en disait encore en 1941: "Bien dégagés, les traits principaux de ces événements de 1837 et de 1838 se ramènent donc à ceux-ci: rien, surtout la première année, rien d'une guerre civile longuement fomentée et organisée; rien de la rébellion au sens juridique du mot. Mouvement improvisé et presque spontané en ses sursauts violents; pour le reste, mouvement populaire, phénomène rural plutôt large et profond; mouvement qu'on ne saurait réduire à une lutte de races, ni même à une lutte de classes sans le rapetisser et sans fausser l'histoire; en son caractère dominant, épisode d'une lutte politique pour un achèvement politique" . C es lignes suggèrent à Jean-Paul Bernard ce commentaire:

Que l'ecclésiastique conservateur nie l'aspect "classes", et que pour le nier les seules déclarations des chefs le satisfassent, ça n'a pas de quoi surprendre. Mais qu'un historien nationaliste, selon l'opinion universelle, nie l'aspect national, c'est autre chose. Et on peut se demander ce qui se passe. Première explication, Groulx aurait intériorisé les accusations de racisme qu'on lui a faites et, dans l'interprétation historique elle-même, il tenterait de s'en défendre. Mais il y a plus. Quelque chose qui ressemblerait à une tentative de reporter sur l'autre l'accusation. L'historien réprouve les "passions ethniques", la "détestable tournure que risquaient de prendre les luttes politiques". Mais quelque chose, selon lui, était "propre à transformer les luttes politiques en luttes de race": le "britishisme d'apparat", le "britishisme machiavélique", les "attaques furibondes de la presse anglaise". Là aurait été le racisme, ce qui, peut-être, aurait provoqué chez les Canadiens français une réaction "en bloc contre la minorité". Et à ce "peut-être" s'oppose l'assurance de l'historien qui s'en remet aux discours des chefs canadiens-français pour affirmer que chez eux il n'y avait pas d'exclusivisme national .

La difficulté de ce commentaire réside d'abord dans l'exercice discutable et d'ailleurs inutile de psycho-histoire qu'on y trouve: Groulx a toujours pensé que les fomentateurs de "luttes de races" étaient surtout les impérialistes de Londres, de Québec et de Montréal. Rien de nouveau. C'est une constante, et qui dispense de recourir à quelque processus d'intériorisation que ce soit pour rendre compte des écrits de 1952. Soit dit en passant, si la sérénité de Groulx avait été troublée par les accusations de racisme, il aurait éliminé de son lexique le mot race comme synonyme de nation culturelle, groupe ethnique. Vers 1940, dans son cours fermé, le professeur précisait son vocabulaire: "En résumé: la race évoque principalement un élément physiologique; la nation [...] un élément psychologique et moral; la

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patrie [...] un élément physique et terrestre; l'État [...] un élément politique" . C'est que même de ses amis lui avaient reproché à ce sujet une "imprécision" et une "imprudence" . Or dans le tome III de son Histoire du Canada, ce mot revient au moins une bonne trentaine de fois. La force de l'habitude, sans doute; par sa première éducation, dans sa famille et au collège, Groulx est un homme du XIXe siècle.

L'autre faiblesse de ce commentaire tient au détournement de sens qui lui sert le base. Pourquoi tenter d'expliquer le fait que Groulx "nie l'aspect national"? C'est peine perdue: il ne fait rien de tel. Il affirme que ce qui domine, c'est une "lutte politique pour un achèvement politique". Ce caractère dominant équivaut-il à une négation de l'aspect national? Non, manifestement. Qu'on se donne la peine de lire cet autre passage de l'Histoire du Canada français: "En définitive [...] qu'est-ce autre chose 1837 et 1838 qu'un épisode tragique dans la longue lutte d'un petit peuple pour un achèvement de ses institutions politiques et pour la conquête de ses essentielles libertés?" . Et que reproche Groulx à Durham? D'avoir basé son rapport sur de "fausses prémisses" en refusant même de voir dans le cas bas-canadien "une lutte politique qui aurait dégénéré en conflit racial" , en somme de ne pas avoir concédé que le politique constituait le fond de l'affaire, même si des éléments douteux avaient pu s'y greffer . Cette lutte politique, pour Groulx, est nationale; le danger aurait été qu'elle versât dans la politique politicienne ou dans le racisme. Heureusement, pour l'essentiel, tel ne fut pas le cas. Les Patriotes se sont dressés contre un état de choses qui "tendait à frustrer une province française du droit de faire sa propre politique et, en définitive, de vivre sa propre vie" . Pour le lecteur moyen, l'aspect national crève les yeux. Bref, les objections, les perplexités du commentateur reposent sur un contresens. Il faut souligner une dernière fois la polysémie, chez Groulx, de politique, de lutte de races et de conflit national. Maurice Séguin n'a découvert ni l'idée du double soulèvement, ni celle des trois degrés du conflit national: animosité xénophobe, divergences de mentalités et de politiques, affrontement dont l'enjeu est la prépondérance dans l'État. Il les a tout au plus explicitées . Dans l'Histoire du Canada français, la formule lutte de races signifie "favoritisme de race", "fanatisme de race", "passions ethniques", "passions raciales", "haines raciales", "cruauté raciale", "racisme ou volonté de lutte raciale" . Elle a perdu le sens plus positif de conflit national au deuxième ou au troisième degré que le mot politique tend à monopoliser. Alors, oui, dans cette acception, les événements de 37-38 sont un épisode d'une lutte politique plutôt que d'une lutte de races: "Au principe de tout [...] ne serions-nous pas en présence d'un problème qui, pour l'un au moins des antagonistes, serait tout simplement un problème de vie? Problème de gouvernement, si l'on veut davantage préciser, mais qui poserait la question d'être ou de ne pas être" .

Récapitulons. De 1906 à 1952, Groulx se sert de la formule lutte (ou conflit, ou guerre) de races : dans son acception péjorative en 1906, 1916, 1926, 1934, 1942, 1952; dans son acception méliorative, en 1926 et 1936. En 1926, l'expression recouvre donc deux sens opposés. Mais, à considérer le demi-siècle, la péjoration l'emporte nettement. Une autre constante s'impose à l'analyste jamais

[début de la p. 54 du texte original]

la lutte de races n'est donnée comme le tout de 1837-1838, ni même comme sa dimension dominante; toujours elle est présente dans le phénomène. L'Histoire du Canada français ne fait pas exception: refuser de réduire le mouvement à une lutte de races, c'est impliquer qu'elle y joue un rôle secondaire.

Rupture que 1952? Non pas, mais couronnement d'un long effort de réinterprétation de la part d'un historien probe mais qui était aussi un intellectuel catholique, traditionaliste et nationaliste. "Point de politique qui ne se rattache à une "métapolitique" , pensait Groulx. Point d'histoire, sans métahistoire, faudrait-il ajouter. Sa réinterprétation prend donc figure d'exégèse car le traditionaliste ne peut penser l'avenir que s'il perce d'abord les secrets du passé. Or le combat de Groulx se comprend-il sans cette projection dans l'avenir?

Notes

Les auteurs sont respectivement professeur et étudiant à la maîtrise au département d'histoire de l'Université de Montréal.

Aegidius Fauteux, Patriotes de 1837-1838, Montréal, Éditions des Dix, 1950, p. 28; "Adresse des Fils de la liberté de Montréal aux jeunes gens des colonies de l'Amérique du Nord" (4 octobre 1837), Jean-Paul Bernard (éd.), Assemblées publiques, Résolutions et Déclarations de 1837-1838, Montréal, VLB et Union des écrivains québécois, 1988, p. 220.

L.-A. Groulx, Une croisade d'adolescents, Québec, L'Action sociale, 1912, p. 161. Vers 1914, Groulx atténue à peine sa pensée: "Des patriotes ambitieux ont cru découvrir aussi, dans cette conservation miraculeuse, le dessein de la Providence de nous voir constituer un jour un État indépendant sur les bords du Saint-Laurent. Si les perspectives de l'avenir autorisent toutes les ambitions, des rêves grandioses et à coup sûr précoces ne doivent pas nous faire ajourner le devoir du moment" (L. Groulx, Manuel d'Histoire du Canada. La domination anglaise, manuscrit [à l'avenir: ms.], [ca 1913-1916], [version c], ACRLG, Fonds Lionel-Groulx, FLG 11 02-03).

Groulx l'attribue en 1942 au parti de La Fontaine, héritier de ce qu'il y avait de meilleur chez les Patriotes. Groulx, L'Indépendance du Canada, Montréal, L'Action nationale, 1949, p. 127.

Groulx, Mes mémoires, Montréal, Fides, 1970, tome 1, p. 296-297.

Groulx, "Un geste d'action française en 1842", Notre maître, le passé, 1re série, 3e édition, Montréal, Granger, 1937, p. 188.

Sur l'oeuvre historique de Groulx, voir Pierre Trépanier, "Histoire du Canada français depuis la découverte, du chanoine Lionel Groulx", dans Maurice Lemire (éd.), Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, Montréal, Fides, 1982, tome 3, p. 466-472; "Lionel Groulx, historien", Les Cahiers des Dix, n° 47, 1992, p. 247-277.

 


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