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Les Patriotes de 1837@1838 - Les patriotes et le "gouvernement responsable" : une grave erreur historique
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Les patriotes et le "gouvernement responsable" : une grave erreur historique
Article diffusé depuis le 3 novembre 2013
 




Conférence présentée lors du 6e colloque de l'Institut de recherche sur le  Québec (IRQ)

L'erreur est généralisée. Vous la commettez parfois, les enseignants d'histoire la commettent tous les jours, je l'ai commis moi-même. Indépendantistes et provincialistes la commettent à l'unisson. Cette erreur historique est si répandue que plus personne ne la remet en question. L'erreur consiste tout bonnement à faire des patriotes de 1837 les promoteurs du gouvernement responsable ; le gouvernement responsable dont nous jouissons aujourd'hui...

Perpétuer cette erreur est d'autant plus préoccupant qu'elle est particulièrement diffusée par les nationalistes soucieux de valoriser l'héritage patriote. Qu'on se rassure immédiatement, l'exemple vient de haut. Jacques Parizeau, Gilles Duceppe, le programme d'histoire et pratiquement tous les manuels scolaires commettent aussi cette erreur qui est même gravée sur nos monuments.
L'usage du calque de l'anglais est à dessein : parler de « gouvernement responsable » plutôt que « responsabilité ministérielle » n'aide guère à y voir plus clair. Traduit libéralement, on peut n'y voir qu'une formule générique, synonyme de « gouvernement compétent ». La confusion est cependant dramatique et mène à assimiler la lutte patriote à l'obtention d'un rouage très spécifique de la monarchie constitutionnelle britannique, consistant à ce que les ministres de Sa Majesté proviennent du parti disposant de la majorité. Je ne parlerai même pas de responsabilité devant la Chambre, puisque la solidarité ministérielle dispense même les ministres de vraiment rendre des comptes devant les élus du peuple (pensons à l'ancien ministre libéral Tony Tomassi par exemple, soutenu jusqu'au bout par la majorité libérale en 2010).

Résumer la lutte patriote à cette revendication est non seulement mesquin, mais rigoureusement faux sur le plan historique. Il est vrai que la députation canadienne, autour de Pierre-Stanislas Bédard, discute vers 1807 d'un principe s'y apparentant. Il est vrai que cette option sera débattue au Haut-Canada par Robert Baldwin, mais rien chez nos patriotes qui s'en rapproche, en particulier après 1830. À peine si la 87e des 92 Résolutions évoque une forme de responsabilité de l'exécutif. Jamais les patriotes n'ont revendiqué la responsabilité ministérielle telle qu'entendue par LaFontaine et Baldwin et telle qu'appliquée de nos jours. Qui plus est, Papineau sera son plus farouche adversaire. En 1831, il désavoue catégoriquement ce principe en refusant de sièger au Conseil exécutif, même s'il est pourtant chef de la majorité. Encore en 1849, il s'en prend vertement à LaFontaine et Baldwin, dénonçant ce « hochet politique, purement destiné à procurer des emplois à vos amis et à asseoir durablement la tutelle britannique sur le Bas-Canada. »

Pour le républicain Papineau, la responsabilité politique ne viendra pas de la formule britannique du gouvernement responsable, mais du respect intégral de la souveraineté populaire déléguée dans la Chambre d'assemblée. Les patriotes n'ont pas souhaité le gouvernement responsable à la britannique. Cette méprise n'est-elle qu'une simple erreur d'appréciation de nos politiciens ? Chose certaine, elle est largement répandue, enseignée, écrite et même commémorée. Des historiens, des politiciens et des analystes la relaient. Peu importe d'ailleurs leur allégeance. Chose certaine aussi. Cette erreur perpétuée et répercutée a des conséquences en cascades, entrainant à terme un rapport faussé à la mémoire qui sape les fondements même de l'idéal d'indépendance.

Quelle est la faute au juste ? La faute bien sûr c'est de confondre 1837 avec 1848 ; de prétendre que LaFontaine et les Réformistes vont obtenir par la patience ce que les patriotes avaient tenté d'arracher par la force. LaFontaine lui-même est le premier à opérer ce rapprochement, se présentant comme le légataire des principales revendications patriotes, notamment lors de son mémorable duel contre Papineau en 1849. Vont lui emboiter le pas, la plupart des historiens libéraux de la fin du 19e siècle. L'interprétation whig consiste alors à magnifier le rôle de grands libéraux qui, depuis la Grande Charte, ont fait progresser la société vers davantage de liberté et de démocratie. Dans le contexte canadien, l'œuvre de Pierre Bédard, Papineau ou de LaFontaine est donc intégrée à celle des James Murray, lord Dorchester et Francis Hinks pour culminer avec la conquête de gouvernement responsable et la Condération de 1867.

En 1905, la première grande collection d'histoire canadienne, The Makers of Canada, recense la biographie de vingt « grands libéraux » se passant le flambeau des vertus victoriennes. 
Coincé entre lord Simcoe et lord Elgin, le Papineau d'Alfred Decelles montre combien les historiens libéraux insèrent désormais la lutte patriote à l'intérieur d'une vaste tradition libérale et binationale, dont le gouvernement de Wilfried Laurier sera en quelque sorte l'apothéose. John Fraser peut alors écrire :

The time will come when the memories of Canada's rebel dead in 1837 and 1838  will be revered and held sacred in every British Colony, distant or near, as  the fathers of colonial responsible government.

Associer les patriotes à l'obtention d'un droit politique dans le cadre d'une colonie britannique s'entend parfaitement de la part de la tradition fédéraliste. Elle permet par exemple à Trudeau d'inaugurer un monument aux patriotes en Australie à la veille de la crise d'Octobre 1970 ou à la série Canada : une histoire populaire d'en faire les précurseurs de nos libertés actuelles. Puisque les patriotes se sont battus pour le gouvernement responsable, le Canada actuel est donc le fier héritier de leurs rêves d'un pays libre et démocratique.

Prévisibles donc de la part de ces propagandistes d'associer les patriotes à la conquête du gouvernement responsable et d'ainsi fondre 1837 dans 1848. C'est plus étonnant cependant sous la plume de souverainistes notoires.

Longtemps les historiens nationalistes n'en ont longtemps eu que pour Louis-Hyppolite LaFontaine : celui qui prononce ses discours en français, qui rapatrie les exilés, qui offre des emplois aux compatriotes et qui se réconcilie avec notre l'Église. Les patriotes de 1837 restaient, eux, des excités anticléricaux, l'esprit échauffé par les idées républicaines. Aux yeux de François-Xavier Garneau ou de l'abbé Ferland, c'est d'ailleurs tout le mérite de LaFontaine d'avoir traduit l'explosion de 1837 en un projet modéré, plus conforme avec la lutte séculaire menée par nos pères.

Deux historiens cependant se montrent plus vigilants à propos de cette pente menant à assimiler 1837 à 1848. D'abord Lionel Groulx (1878-1967) qui rappelle avec justesse combien l'épisode patriote est en fait incompatible avec la conquête du gouvernement responsable britannique ; qu'on ne peut commodément réduire leur radicalisme aux revendications réformistes. Avec son émule, Gérard Filteau, Groulx se contente alors de télescoper les patriotes dans la lutte des races, mais se garde bien, sur le modèle des historiens libéraux, de faire de Chénier ou de Papineau les « grands-pères » de la Confédération...

L'autre historien auquel je pense c'est bien sûr Maurice Séguin (1918-1984). Pour l'historien de l'Université de Montréal, associer les patriotes à la conquête du gouvernement responsable relève carrément d'une entreprise de colonisation des esprits, aux fins d'endiguer l'identité nationale à l'intérieur du cadre canadian. Car entre 1837 et 1848 il y a eu l'Union, cette seconde conquête qui éradique en profondeur le désir d'émancipation coloniale et déroute durablement la lutte pour l'indépendance vers une simple défense de la race et des traditions. Pour Séguin en somme, LaFontaine n'est pas l'accoucheur des idées patriotes, mais plutôt leur fossoyeur.

Depuis, la colonisation des esprits s'est accélérée et l'idéal d'indépendance des patriotes n'est plus même pensable. Résumer leur projet à une simple modalité politique, tel le gouvernement responsable, fait donc le jeu de l'ennemi selon Séguin en enfermant les aspirations nationales dans un britannisme bon teint conforme à la mythologie libérale canadienne.

Mais que s'est-il donc passé pour que nous tombions tous dans le piège contre lequel nous avaient pourtant mis en garde Lionel Groulx et Maurice Séguin ?

Un mot avant d'aller plus loin sur les véritables revendications des patriotes. D'abord ceux-ci n'ont guère servi leur postérité en se montrant évasifs et inconstants et surtout en n'ayant jamais eu l'occasion de mettre en œuvre leur ambitieux programme. Au moins de 1831 à 1837, essentiellement trois principes :

  1. Le principe électif, étendu à tous les échelons du gouvernement : électivité  du Conseil législatif bien sûr, mais aussi des magistrats locaux.
  2. Étendre le rôle des élus aux prérogatives réservés jusque-là à l'exécutif :  la nomination des juges, l'exercice de la justice, l'application des lois.  L'exécutif n'a pas à rendre des comptes devant la Chambre, il doit carrément  en être l'expression.
  3. L'imputabilité du gouvernement devant les élus du peuple, et pas seulement  des ministres, mais aussi des magistrats et jusqu'au dernier des  fonctionnaires.

Plus généralement, la lutte patriote visait à décoloniser la société bas-canadienne, à assurer la souveraineté du peuple, à conférer le pouvoir à la majorité et à faire de la province une république, un type de gouvernement qui devient alors la norme dans tout le Nouveau Monde. On l'oublie trop souvent de nos jours.

Si les enseignants du secondaire et les éditeurs de manuels scolaires cherchent absolument une formule simple pour résumer les revendications patriotes, qu'ils cessent de parler de gouvernement responsable et qu'ils décrivent plutôt le fonctionnement d'une république qui repose, comme le souhaitaient les patriotes, sur la suprématie du peuple élisant, comme aux États-Unis, deux chambres dotées chacune du pouvoir d'enquête et de censure sur les actions de l'exécutif. Continuer à parler de gouvernement responsable pour les patriotes est parfaitement faux. En outre personne ne me convaincra qu'il est simple d'expliquer à un ado de quinze ans le fonctionnement du gouvernement responsable...

J'invoquerai en terminant trois raisons pour expliquer pourquoi les souverainistes associent aujourd'hui les patriotes à la conquête du gouvernement responsable.

La première, toute simple, réside dans la disparition de l'histoire politique comme champ d'études. Les patriotes ne sont plus abordés que sous l'angle de l'histoire sociale, laissant totalement en friche une question pourtant fondamentale : que voulaient-ils au juste ? Faute de travaux importants sur cette question depuis maintenant trente ans, la mésinterprétation des revendications patriotes se perpétue. Aucune biographie importante de Papineau depuis 1955 et rien de substantiel sur le programme patriote, à part l'héroïque travail de Louis-Georges Harvey à l'université Bishop...

La seconde explication à cette dérive réside dans ce vieux désir d'insérer les patriotes dans le récit de notre résistance nationale et culturelle depuis 1760.

Revaloriser l'héritage patriote depuis la Révolution tranquille n'est pas sans conséquence. Ça a certes permis de réhabiliter une partie de leur radicalisme, leur anticléricalisme notamment, subitement devenu acceptable ; leur idéal d'indépendance aussi bien sûr, pour lequel les patriotes offrent une éloquente caution historique aux souverainistes modernes. En revanche, désormais soumis au jeu de la récupération politique, des aspects plus rugueux du programme patriote : la souveraineté populaire, l'anticolonialisme et le républicanisme risqueraient d'effaroucher une partie de l'électorat. Dès lors, exit la prudence de l'abbé Groulx. L'amalgame entre 1837 et 1848 pouvait s'opérer, d'autant que le programme des Réformistes de LaFontaine en matière de langue ou d'autonomie par exemple s'apparente bien davantage aux revendications du Parti québécois que les élans extatiques de l'Assemblée des Six Comtés. On s'est mis par exemple à parler de Papineau et des patriotes comme de grands défenseurs de la langue et de la culture, alors que leur indépendantisme tient bien davantage du républicanisme que de la défense de l'identité canadienne-française.

Dans un essai coup de poing qui est malheureusement passé inaperçu, Papineau, erreur sur la personne, messieurs Livernois et Lamonde on parfaitement décrit cette dérive. Selon eux, après avoir assumé sa dimension anticoloniale et républicaine au début des années 1960, les souverainistes auraient complètement changé leur rapport à l'héritage patriote à compter du premier référendum.

Selon Lamonde : « Soucieux de ne pas réveiller les épouvantails de la violence et du radicalisme, ils laissent désormais entendre que les patriotes tenaient aux liens avec l'Angleterre. Convoquer de nouveau l'idée du gouvernement responsable permet de « pacifier » leur image, d'en faire un mouvement plus près des nouveaux héros du 21e siècle, les réformistes de LaFontaine ou les nationalistes des années 1920. »

Pour Yvan Lamonde « Cette erreur historique fondamentale a de graves incidences sur quelques blocages de la société québécoise actuelle, à moins qu'elle n'en soit plutôt la manifestation. » 
Lamonde conclut : « Croire que le gouvernement responsable est l'achèvement d'un processus d'abord violent, devenu pacifique et conciliant grâce à la bonne volonté d'hommes politiques de chaque côté de la rivière des Outaouais, c'est refuser de regarder en face les Rébellions et l'achoppement des idées républicaines. [...] c'est éviter une véritable réflexion sur le passé, sur l'échec momentané et sur l'inachèvement. Or les problèmes coloniaux ne disparaissent pas simplement quand on décide de regarder ailleurs. »

La dernière raison à cette dérive correspond selon moi à ce qu'Éric Bédard appelle le « présentisme », soit un regard rétrospectif sur l'histoire afin d'expliquer et de justifier le présent. Dans le cas des patriotes, le présentisme consiste en fin de compte à revendiquer leur part de victoire. Là, l'erreur historique devient littéralement une uchronie consistant à glaner dans notre présent ce qui pourrait bien être attribué à des victoires patriotes : la liberté d'expression, la démocratie et, bien sûr, le gouvernement responsable.

Démêler le lassis des ruptures et des continuités qui nous lient à 1837 n'est pas facile. Or, bien que l'exercice ne soit pas dénué d'intérêt pédagogique, la leçon essentielle des patriotes ne réside pas dans leurs hypothétiques victoires ni dans le profit que nous en tirons au sein du Canada actuel. Elle est plutôt dans l'inachèvement fondamental de leur idéal, dans la grandeur des principes qu'ils véhiculaient et dans la brutalité avec laquelle ils furent écrasés. Insister sur des patriotes victorieux est non seulement absurde, mais nous rive assurément à la satiété du présent.

À terme ainsi détourner l'héritage patriote c'est implicitement renoncer à voir dans notre histoire les jalons d'un combat inachevé dont on doit se montrer dignes et c'est négliger la profonde transgression que représente toujours la souveraineté du Québec. Ce que les patriotes ont exigé et ce qu'ils subissent en 1837-1838 n'est pas banal. Rien de cela ne peut être réduit « aux libertés dont nous jouissons aujourd'hui ». Il nous reste en somme à trouver la manière juste pour décrire l'héritage des patriotes. Qu'elle soit à la fois respectueuse des faits et à la mesure des défis démocratiques que nous impose toujours la poursuite de leur idéal.

 


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